Mittler saisit son chapeau et sa cravache, et s'écria avec colère:

—Ma mauvaise étoile ne me laissera donc pas un instant de repos! Aussi, pourquoi suis-je sorti de mon caractère? pourquoi suis-je venu ici sans y avoir été appelé? J'ai mérité d'en être chassé! Oui, je suis chassé d'ici par ces gens-là, car je ne resterai pas un seul instant sous le toit qui les abrite. Prenez garde à vous, ils portent malheur! Leur présence est un levain qui met tout en fermentation!

Charlotte chercha vainement à le calmer; il continua avec une véhémence toujours croissante:

—Celui qui par ses paroles ou par ses actions attaque le mariage, cette base fondamentale de toute société civilisée, de toute morale possible, celui-là, dis-je, a affaire à moi! Si je ne puis le convaincre, le maîtriser, je n'ai plus rien à démêler avec lui! Le mariage est le premier et le dernier échelon de la civilisation; il adoucit l'homme sauvage et fournit à l'homme civilisé des moyens nobles et grands pour pratiquer les vertus les plus difficiles. Aussi faut-il qu'il soit indissoluble, car il donne tant de bonheur général qu'on ne saurait faire attention au malheur individuel. Ce malheur, au reste, existe-t-il en effet? Non, mille fois non! On cède à un mouvement d'impatience, on cède à un caprice et on se croit malheureux! Calmez votre impatience, domptez votre caprice, et vous vous applaudirez d'avoir laissé exister ce qui doit être toujours! Il n'est point de motifs assez puissants pour justifier une séparation! Le cours de la vie humaine amène avec lui tant de joies et tant de douleurs, qu'il est impossible de déterminer la dette que deux époux contractent l'un envers l'autre; ce compte-là ne peut se régler que dans l'éternité. Je conviens que le mariage gêne quelquefois, et cela doit être ainsi. Ne sommes-nous pas aussi mariés avec notre conscience, qui souvent nous tourmente plus que ne pourrait le faire le plus mauvais mari ou la plus méchante femme? et qui oserait dire hautement qu'il a divorcé avec sa conscience?

Mittler aurait sans doute encore continué pendant longtemps ce discours passionné, si le roulement de deux voitures et le son du cor des postillons ne lui avaient pas annoncé la visite qu'il voulait éviter. Le Comte et la Baronne entrèrent en effet, et en même temps, dans la cour du château, mais chacun par une porte différente.

Charlotte et son mari se hâtèrent d'aller les recevoir. Mittler descendit par un escalier dérobé, traversa le jardin et se rendit au cabaret du village. Un domestique du château, à qui il en avait donné l'ordre, lui amena son cheval, il le monta précipitamment, partit au galop et de très-mauvaise humeur.

CHAPITRE X.

Le Comte et la Baronne revirent avec plaisir le château où ils avaient passé plus d'une agréable journée, et leur présence rappela d'heureux souvenirs aux époux. Au reste, tous deux plaisaient généralement. Grands, bien faits et d'un extérieur imposant, ils étaient du petit nombre des personnes qui arrivent à l'âge mûr sans avoir rien perdu, parce qu'elles n'ont jamais possédé la fraîcheur et les grâces naïves de la première jeunesse.

Les avantages qui leur manquaient étaient amplement compensés par une bonté digne, qui attire les coeurs et inspire une confiance illimitée. L'aisance de leurs manières, et leur gaîté tempérée par une haute convenance, rendaient leur commerce aussi facile qu'agréable. Leur costume et tout ce qui les entourait respirait un parfum de cour et de grand monde, ce qui ne laissait pas de former un certain contraste avec les allures des époux, auxquels la vie de campagne avait déjà donné quelque chose de champêtre. Ils ne tardèrent pourtant pas à se mettre à l'unisson avec leurs anciens amis, qui facilitèrent ce rapprochement par une foule de gracieuses concessions, que leur délicatesse exquise savait rendre imperceptibles.

La conversation ne tarda pas à devenir générale et très-animée, et cette petite société ne semblait plus faire qu'une seule et même famille.