—Et je vous conseille de ne rien négliger à cet effet, s'écria le Comte. Vos premiers mariages étaient à coup sûr de l'espèce la plus détestable. Au reste, tous les mariages ont quelque chose de grossier qui gâte et empoisonne les relations les plus délicates et les plus douces. Ce n'est pas la faute du mariage, mais de la sécurité vulgaire et matérielle qu'il procure. Grâce à cette sécurité, l'amour et la fidélité ne sont plus qu'un sous-entendu, dont il est inutile de parler; enfin, les amants ne semblent s'être mariés que pour avoir le droit de ne plus s'occuper l'un de l'autre.

Cette nouvelle et brusque sortie contre le mariage déplut tellement à Charlotte, qu'elle jeta tout à coup, et par un détour non moins brusque, la conversation sur un terrain où tout le monde pouvait y placer son mot, sans même en excepter Ottilie. Dans cette nouvelle disposition d'esprit, on se sentit assez calme pour admirer et savourer le dessert, qui se distinguait surtout par un luxe peu ordinaire de fruits et de fleurs. On parla beaucoup des promenades et des plantations nouvelles, aussi s'empressa-t-on d'aller les visiter immédiatement après le dîner. Ottilie resta au château, sous prétexte qu'elle avait des ordres à donner pour faire préparer les appartements et régler le souper; mais dès que tout le monde fut parti, elle courut s'enfermer dans sa chambre pour travailler à la copie qu'elle avait promise à Édouard.

Pendant la promenade le Comte s'était trouvé assez près du Capitaine pour engager avec lui une conversation particulière qui dut l'intéresser beaucoup, car elle se prolongea très-longtemps. Lorsqu'il revint enfin auprès de Charlotte, il lui dit avec chaleur:

—Cet homme m'a étonné au plus haut degré; il est aussi profondément instruit que sérieusement actif. S'il employait dans un cercle plus vaste les grandes facultés qu'il prodigue ici à de simples amusements, il pourrait rendre des services incalculables. J'espère, au reste, que le hasard qui la fait trouver sur mon passage, nous sera utile à tous deux. Je lui destine un poste qui lui assurera un sort digne de son mérite, et rendra en même temps un service à un ami puissant que je m'applaudis de pouvoir obliger ainsi.

Charlotte avait écouté l'éloge du Capitaine avec un sentiment d'orgueil et de bonheur, que le respect des convenances put seul lui donner la force de renfermer en elle-même; mais les dernières paroles du Comte la frappèrent comme un coup de foudre. Il ne s'en aperçut point et continua avec beaucoup de vivacité:

—Quand j'ai pris une résolution, il faut que je l'exécute à l'instant. La lettre par laquelle je vais annoncer à mon ami le trésor que j'ai trouvé pour lui, est faite dans ma tête, je vais aller l'écrire; procurez-moi, avant la fin du jour, un messager à cheval qui puisse la porter à son adresse.

Cruellement blessée au coeur, mais accoutumée, ainsi que toutes les femmes bien élevées, à maîtriser ses émotions, Charlotte ne laissa point deviner ce qu'elle souffrait, et le Comte continua à lui détailler tous les avantages de la position qu'il allait assurer à son ami, et dont elle ne pouvait pas douter.

Le Capitaine, qui était allé chercher ses plans et ses cartes, vint les rejoindre et mit le comble au trouble de Charlotte. L'idée qu'il allait, selon toutes les probabilités, la quitter pour toujours, lui donna à ses yeux un charme si puissant, qu'elle se serait infailliblement trahie si elle ne s'était pas éloignée, sous prétexte de le laisser libre de montrer au Comte ses dessins, sur les lieux mêmes où ils avaient été levés.

Éperdue, hors d'elle, la malheureuse Charlotte descendit vers la cabane de mousse, et s'enfermant dans ce réduit solitaire, elle éclata en sanglots et s'abandonna à un désespoir dont quelques heures plus tôt elle ne supposait pas même la possibilité.

De son côté, Édouard avait conduit la Baronne vers les étangs. Cette femme spirituelle, qui ne laissait jamais échapper l'occasion d'exercer sa pénétration, ne tarda pas à s'apercevoir qu'Édouard éprouvait un plaisir extraordinaire à parler d'Ottilie et de ses perfections. En laissant l'entretien suivre cette pente naturelle, elle reconnut bientôt qu'il ne s'agissait pas d'un amour naissant, mais d'une passion déjà formée.