Lorsque Charlotte fut seule dans sa chambre à coucher, elle sentit la nécessité de revenir entièrement aux sensations et aux pensées convenables à l'épouse d'Édouard. Son caractère éprouvé, l'habitude de se juger elle-même et de se dicter des lois, la secondèrent si bien, qu'elle crut à la possibilité de rétablir bientôt et complètement, non-seulement dans son coeur, mais encore dans celui de tous les siens, l'équilibre troublé par un instant d'oubli. Le souvenir de la visite nocturne de son mari qui lui avait été d'abord si pénible, lui causa un frémissement mystérieux auquel succéda bientôt un pieux et doux espoir. Dominée par cet espoir, elle s'agenouilla, et répéta au fond de son âme le serment qu'elle avait prononcé au pied des autels, le jour de son union avec Édouard. Les inclinations, les penchants contraires à ce serment, n'étaient plus pour elle que des visions fantastiques, que la force de sa volonté reléguait dans un lointain ténébreux; et elle se retrouva tout à coup telle qu'elle avait été, et que désormais elle voulait rester toujours. Une douce fatigue s'empara de ses sens et elle ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil bienfaisant et tranquille.

[1] Énac était un géant qui demeurait à Hébron. Lorsque Moyse envoya reconnaître la terre promise, ses messagers revinrent lui dire qu'ils avaient vu en ce pays les enfants d'Énac, qui étaient si grands, qu'auprès d'eux ils ressemblaient à des sauterelles. (Note du Traducteur.)

CHAPITRE XIII.

Le Baron se trouvait dans une situation d'esprit bien différente. Le sommeil était si loin de lui, qu'il ne songeait pas même à se déshabiller. Tenant toujours dans ses mains l'acte copié par Ottilie, il couvrait les premières pages de baisers, et regardait avec une muette admiration celles qui paraissaient écrites de sa main à lui. L'idée que ce papier était un contrat de vente, l'avait désespéré d'abord; mais il se rappela bientôt que ce contrat accomplissait un de ses plus chers désirs, et que la copie qui lui était si chère devait rester entre ses mains. Quoique profanée par des signatures authentiques, son coeur pourrait toujours reconnaître dans cette copie les caractères de la main d'Ottilie, et cette conviction le consola.

La lune venait de se lever au-dessus des plus grands arbres de la forêt. L'air était tiède: entraîné par un vague besoin de mouvement, Édouard descendit au jardin. Il s'y trouva trop à l'étroit, et se mit à courir à travers la campagne, et la campagne lui parut trop vaste; c'est qu'il était à la fois le plus heureux et le plus agité des mortels. L'instinct le ramena sous les murs du château, sous les fenêtres d'Ottilie.

—Des murailles et des verroux nous séparent, se dit-il, mais nos coeurs sont unis. Si elle était là, devant moi, elle volerait dans mes bras, je me précipiterais dans les siens! Cette certitude ne doit-elle pas suffire à mon bonheur?

Autour de lui, tout était silence et repos, et s'il n'avait pas été absorbé par des rêves séduisants, il aurait pu entendre le travail nocturne de ces animaux infatigables, ennemis nés des jardiniers, et pour lesquels il n'y a ni jour ni nuit.

Bercé par ses heureuses illusions, il s'assit sur les premières marches d'une terrasse où il finit enfin par s'endormir. Lorsqu'il se réveilla, les brouillards du matin fuyaient déjà devant les premiers rayons du soleil.

Tandis que tout dormait encore dans ses domaines, il fut visiter les constructions nouvelles; les ouvriers n'y arrivèrent qu'après lui. Leur nombre lui parut insuffisant, et il donna l'ordre d'en faire venir le double. On le satisfit dans le courant de la même journée; concession inutile: les travaux marchaient toujours trop lentement pour son impatience. Il eût voulu finir tout à la fois, afin qu'Ottilie pût jouir à l'instant même de la maison d'été, des promenades et des plantations nouvelles, du lac formé par les trois étangs, et de tous les embelissements projetés. Au reste, l'anniversaire de la naissance de cette jeune fille n'était pas très-éloigné, et rien ne lui paraissait assez grand, assez beau, pour célébrer dignement cette fête. Ses voeux n'avaient plus de bornes, ses désirs plus de limites, la certitude d'aimer et d'être aimé le jetait dans l'incommensurable.

L'agitation de son esprit était telle, qu'il ne reconnaissait plus ni ses domaines, ni son château; Ottilie y était, il ne voyait qu'elle. Pour lui, tout s'absorbait dans cette enfant, tout, jusqu'à la voix de la conscience. Les divers liens qui semblaient avoir enchaîné et dompté son ardente nature s'étaient rompus brusquement; et la surabondance de ses forces aimantes se précipitait au-devant d'Ottilie avec l'impétuosité d'un torrent qui vient de rompre ses digues.