Le Capitaine avait un mérite réel et un caractère noble et généreux, aussi était-il loin de ressembler à ces êtres vaniteux qui, pour mieux faire sentir leur importance, jettent le désordre et la confusion dans les entreprises qu'ils doivent cesser de diriger, afin de laisser après eux la certitude qu'il est impossible de les remplacer.
Le Baron ne pouvait avouer la véritable de cause l'ardeur fiévreuse avec laquelle il hâtait les travaux, car il savait que sa femme ne consentirait jamais à célébrer avec éclat et ostensiblement le jour anniversaire de la naissance d'Ottilie. Au reste, il comprit lui-même que l'âge de cette jeune fille et sa position de protégée qui devait tout à la bienfaisance de sa tante, ne lui permettait pas de paraître publiquement en reine d'une grande fête. Aussi les préparatifs et les invitations se firent-ils sous le prétexte de l'inauguration de la maison d'été et des promenades nouvelles.
Décidé à prouver à Ottilie par tous les moyens qui étaient en son pouvoir, que tout se faisait pour elle, il lui destinait des présents qu'il voulait mettre en harmonie avec la force de sa passion. Les conseils que Charlotte lui donnait à ce sujet étaient si opposés à ses intentions, qu'il prit le parti de s'adresser à son valet de chambre, qui soignait sa garde-robe, et se trouvait, par conséquent, en relation avec les marchands de nouveautés. Cet adroit serviteur commanda aussitôt un coffre d'une forme élégante, couvert eu maroquin rouge et garni de clous d'acier; les parures et les objets de toilette dont il le fit remplir, répondaient à la magnificence de ce coffre. Il avait depuis longtemps deviné la passion de son maître, et, sans lui en parler directement, il la servait toutes les fois que l'occasion s'en présentait. Ce fut dans ce but qu'il rappela au Baron qu'il avait depuis longtemps au château tous les matériaux nécessaires pour un feu d'artifice, et que si on s'en servait pour célébrer l'anniversaire de la naissance d'Ottilie, cette fête n'en aurait que plus d'éclat. Édouard saisit cette proposition avec empressement, et le valet de chambre se chargea des préparatifs, qui devaient se faire avec le plus grand mystère afin de surprendre la société.
De son côté, le Capitaine prenait toutes les mesures de précaution nécessaires pour prévenir les accidents qui troublent presque toujours les solennités auxquelles assiste une foule nombreuse.
Édouard et son confident ne s'occupèrent que du feu d'artifice. L'échafaudage devait s'élever sur les bords de l'étang et au milieu des chênes centenaires. La place des spectateurs était naturellement en face, sous les platanes, d'où l'on pourrait, sans danger, voir l'ensemble du feu, ainsi que ses merveilleux effets dans l'eau. Lorsqu'on débarrassa cette place des plantes et des buissons qui l'embarrassaient, Édouard remarqua avec plaisir que ses arbres chéris étaient plus beaux et plus robustes encore qu'il ne le croyait.
—C'est à peu près dans cette saison que je les ai plantés, se dit-il à lui-même, mais dans quelle année?
La date précise lui était échappée, il se souvint toutefois qu'elle se rapportait à un événement de famille qui était resté gravé dans sa mémoire. Il chercha cet événement sur le journal dans lequel son père enregistrait tout ce qui lui arrivait d'important. Quel ne fut pas son ravissement, lorsqu'il reconnut que, par le plus merveilleux des hasards, le jour et l'année où il avait planté ces arbres étaient le jour et l'année de la naissance d'Ottilie!
CHAPITRE XV.
Dès les premières heures de la matinée, si impatiemment attendue, les invités arrivèrent en foule au château du Baron. Les personnes présentes à la pose de la première pierre de la maison d'été, avaient conservé un agréable souvenir de cette cérémonie, et celles qui n'avaient pu y assister en avaient entendu parler avec beaucoup d'éloges; aussi chacun s'empressa-t-il de venir prendre sa part d'une nouvelle fête de ce genre.
Au moment où on allait se mettre à table, les charpentiers, précédés par une joyeuse musique, firent leur entrée solennelle dans la cour du château. L'un d'eux prononça une courte harangue et fit circuler une immense couronne de chêne, ornée de mouchoirs et de rubans de soie. Les dames s'empressèrent d'enrichir cette couronne de toutes sortes de dons gracieux qu'elles y attachèrent elles-mêmes. Puis on se mit à table, et les charpentiers, heureux et fiers, continuèrent leur marche à travers le village, où ils enlevèrent aux jeunes filles leurs plus beaux mouchoirs, leurs plus beaux rubans; et le cortège grossi par la foule des curieux arriva, au milieu des cris de joie, à la maison d'été, dont le toit fut aussitôt orné de la couronne de chêne surchargée d'offrandes de tout genre.