En rappelant à son mari les principaux événements de leur passé, et les plans qu'ils avaient arrêtés ensemble pour leur bonheur présent et à venir, Charlotte avait éveillé en lui des souvenirs fort agréables. Ce fut sous l'empire de ces souvenirs qu'il entra dans sa chambre pour répondre au capitaine. Forcé de convenir que jusqu'à ce moment il avait trouvé dans la société exclusive de sa femme, l'accomplissement parfait de ses voeux les plus chers, il se promit d'écrire à son ami l'épître la plus affectueuse et la plus insignifiante du monde. Lorsqu'il s'approcha de son bureau, le hasard lui fit tomber sous la main la dernière lettre de cet ami. Il la relut machinalement. La triste situation de cet homme excellent se présenta de nouveau à sa pensée, les sentiments douloureux qui l'assiégeaient depuis plusieurs jours se réveillèrent, et il lui parut impossible d'abandonner son ami à la cruelle position où il se trouvait réduit; sans se l'être attirée par une faute ni même par une imprudence.

Le Baron n'était pas accoutumé à se refuser une satisfaction quelconque. Enfant unique de parents fort riches, tout avait constamment cédé à ses caprices et à ses fantaisies. C'était à force de les flatter qu'on l'avait décidé à devenir le mari d'une vieille femme, qui avait cherché à son tour à faire oublier son âge par des attentions et des prévenances infinies. Devenu libre par la mort de cette femme, et maître d'une grande fortune, naturellement modéré dans ses désirs, libéral, généreux, bienfaisant et brave, il n'avait jamais connu les obstacles que la société oppose à la plupart de ses membres. Jusqu'alors, tout avait marché au gré de ses désirs; une fidélité opiniâtre et romanesque avait fini par lui assurer la main de Charlotte, et la première opposition ouverte qui se posait franchement devant lui et qui l'empêchait d'offrir un asile à l'ami de son enfance, et de régler ainsi les comptes de toute sa vie, venait de cette même Charlotte. Il était de mauvaise humeur, impatient, il prit et reprit plusieurs fois la plume, et ne put se mettre d'accord avec lui-même sur ce qu'il devait écrire. Contrarier sa femme, lui paraissait aussi impossible que de se contrarier lui-même ou de faire ce qu'elle désirait; et dans l'agitation où il se trouvait, il lui était impossible d'écrire une lettre calme. Il était donc bien naturel qu'il cherchât à gagner du temps. A cet effet il adressa quelques mots à son ami, et le pria de lui pardonner de ne pas lui avoir écrit plus tôt et de ne pas lui en dire davantage en ce moment. Puis il promit de lui envoyer incessamment une lettre explicative et tranquillisante.

Le lendemain matin, Charlotte profita d'une promenade qu'elle fit avec son mari, pour faire revenir l'entretien sur le sujet de la veille; car elle était convaincue que le meilleur moyen de combattre une résolution prise, était d'en parler souvent.

Édouard reprit cette discussion avec plaisir. D'un caractère impressionnable, il s'animait facilement, et la vivacité de ses désirs allait souvent jusqu'à l'impatience; mais, craignant toujours d'offenser ou de blesser, il était encore aimable lors même qu'il se rendait importun. N'ayant pu convaincre sa femme, il parvint à la charmer, presque à la séduire.

—Je te devine! s'écria-t-elle, tu veux que j'accorde aujourd'hui à l'amant ce que j'ai refusé hier au mari. Si j'ai encore la force de résister à des voeux que tu m'exprimes d'une manière si séduisante, il faut du moins que je te fasse une révélation à peu près semblable à la tienne. Oui, je me trouve dans le même cas que toi, et je me suis volontairement imposé le sacrifice que j'ai osé espérer de ta tendresse.

—Voilà qui est charmant, répondit Édouard, il paraît que, dans le mariage, rien n'est plus utile que les discussions, puisque c'est par elles que l'on apprend à se connaître.

—C'est possible. Apprends donc qu'Ottilie est pour moi ce que le capitaine est pour toi. La pauvre enfant est très-malheureuse dans son pensionnat. Ma fille Luciane, née pour briller dans un monde élégant, s'y forme pour ce monde. Elle apprend les langues étrangères, l'histoire, et autres sciences semblables, comme elle joue des sonates et des variations à livre ouvert. Douée d'une grande vivacité et d'une mémoire heureuse, on peut dire d'elle que, dans le même instant, elle oublie tout et se souvient de tout. Ses allures faciles et gracieuses, sa danse légère, sa conversation animée la distinguent de toutes ses compagnes, et un certain esprit de domination inné chez elle, en font la reine de ce petit cercle. La maîtresse du pensionnat voit en elle une petite divinité qui se développe sous sa main, et dont l'éclat rejaillira sur sa maison et y amènera une foule de jeunes personnes que leurs parents voudront faire arriver à ce même degré de perfection. Aussi les lettres que l'on m'écrit sur son compte, ne sont-elles que des hymnes à sa louange, qu'heureusement je sais fort bien traduire en prose. Quant à la pauvre Ottilie, on ne m'en parle que pour accuser la nature de n'avoir placé aucune disposition artistique, aucun germe de perfectionnement intellectuel dans une créature si bonne et si jolie. Cette erreur ne m'étonne point, car je retrouve dans Ottilie l'image vivante de sa mère, ma meilleure amie, qui a grandi à mes côtés. Je suis persuadée que sa fille serait bientôt une femme accomplie, s'il m'était possible de l'avoir sous ma direction.

Nos conventions ne me le permettent pas, et je sais qu'il est dangereux de tirailler sans cesse le cadre dans lequel on a cru devoir enfermer sa vie. Je me soumets à cette nécessité; je fais plus: je souffre que ma fille, trop fière de ses avantages sur une parente qui doit tout à ma bienfaisance, en abuse parfois. Hélas! qui de nous a réellement assez de supériorité pour ne jamais la faire peser sur personne? et qui de nous est placé assez haut pour ne jamais être réduit à se courber sous une domination injuste? Le malheur d'Ottilie la rend plus chère à mes yeux; ne pouvant l'appeler près de moi, je cherche à la placer dans une autre institution. Voilà où j'en suis. Tu vois, mon bien-aimé, que nous nous trouvons dans le même embarras; supportons-le avec courage, puisque nous ne pourrions sans danger le faire disparaître l'un par l'autre.

—Je reconnais bien là les bizarreries de la nature humaine, dit Édouard en souriant, nous croyons avoir fait merveille, quand nous sommes, parvenus à écarter les objets de nos inquiétudes. Dans les considérations d'ensemble, nous sommes capables de grands sacrifices; mais une abnégation dans les détails de chaque instant, est presque toujours au-dessus de nos forces: ma mère m'a fourni le premier exemple de cette vérité. Tant que j'ai vécu près d'elle, il lui a été impossible de maîtriser les craintes de chaque instant dont j'étais l'objet. Si je rentrais une heure plus tard que je ne l'avais promis, elle s'imaginait qu'il m'était arrivé quelque grand malheur; et quand la pluie ou la rosée avait mouillé mes vêtements, elle prévoyait pour moi une longue suite de maladies. Je me suis établi chez moi, j'ai voyagé, et elle a toujours été aussi tranquille sur mon compte que si je ne lui avais jamais appartenu.

—Examinons notre position de plus près, continua-t-il, et nous reconnaîtrons, bientôt qu'il serait aussi insensé qu'injuste de laisser, sans autre motif que celui de ne pas déranger nos petits calculs personnels, deux êtres qui nous regardent de si près, sous l'empire d'un malheur qu'ils n'ont pas mérité. Oui, ce serait là de l'égoïsme, ou je ne sais plus de quel nom il faudrait qualifier cette conduite. Fais venir ton Ottilie, souffre que mon Capitaine s'installe ici, et remettons-nous à la garde de Dieu pour ce qui pourra en résulter.