Je ne sais si le mal qui est venu nous frapper est guérissable ou non, mais je sens que pour échapper au désespoir, j'ai besoin d'un délai, et le sacrifice que je m'impose me donne le droit de l'exiger. Je quitterai ma maison jusqu'à ce que notre avenir à tous soit décidé. En attendant cette décision, tu en seras la maîtresse absolue, mais à la condition expresse que tu partageras cet empire avec Ottilie. Ce n'est pas au milieu d'étrangers, c'est à tes côtés que je veux qu'elle vive. Continue à être bonne et douce pour elle, redouble d'égards et de délicatesse envers cette chère enfant; je te promets, en échange, de n'entretenir avec elle aucune relation. Je veux même rester, pour un certain temps, dans une ignorance complète sur tout ce qui vous concernera toutes deux. Mon imagination rêvera que tout va pour le mieux, et vous pourrez en penser autant sur mon compte.
Je te prie, je te conjure encore une fois de ne pas éloigner Ottilie. Si elle dépasse le cercle dans lequel se trouve ce domaine et ses dépendances, si elle entre dans une sphère étrangère, elle n'appartient plus qu'à moi, et je saurai m'emparer de mon bien. Si tu respectes mes voeux, mes espérances, mes douleurs, mes illusions, eh bien! alors je ne repousserai peut-être pas la guérison, si toutefois elle venait s'offrir à mon coeur malade …
A peine sa plume avait-elle tracé cette dernière phrase, que son âme tout entière la démentit; en la voyant sur le papier, tracée par sa main, il éclata en sanglots. Une puissance irrésistible lui disait plus clairement que jamais qu'il n'était pas en son pouvoir de cesser d'aimer Ottilie, soit que cet amour fût un bonheur ou un malheur pour lui.
En ce moment d'agitation fiévreuse, il se rappela tout à coup qu'il allait s'éloigner de son amie, sans savoir même si jamais il lui serait possible de la revoir. Mais il avait promis de partir, et dans son trouble il lui semblait que l'absence le rapprochait du but de ses désirs, tandis qu'en restant il lui serait impossible d'empêcher sa femme d'éloigner Ottilie de la maison. Poussé par cette dernière pensée, il descendit rapidement l'escalier et s'élança sur le cheval qui l'attendait dans la cour.
En passant devant l'auberge du village, il reconnut, sous un berceau en fleurs et devant une table bien servie, le mendiant auquel il avait donné la veille une pièce d'or. Cette vue lui rappela douloureusement les plus belles heures de sa vie, et l'immensité de sa perte.
Combien j'envie ton sort! se dit-il à lui-même, sans détourner les yeux du mendiant. Tu jouis encore aujourd'hui du bien que je t'ai fait hier; mais moi, il ne me reste plus rien du bonheur dont je m'enivrais alors.
CHAPITRE XVII.
Le bruit des pas d'un cheval au trot avait attiré Ottilie à sa fenêtre, où elle était arrivée assez tôt pour voir sortir Édouard de la cour. Ne pouvant s'expliquer pourquoi il s'éloignait ainsi sans l'en avertir, et même sans l'avoir vue une seule fois dans la matinée, elle devint triste et pensive; et son inquiétude augmenta lorsque Charlotte vint la prendre et lui lit faire une longue promenade, pendant laquelle elle évita avec une affectation visible de parler de son mari. Mais quand à son retour au château elle entra dans la salle à manger, sa surprise toucha de près à l'effroi, car elle ne vit que deux couverts sur la table.
Il est toujours pénible de se voir déranger dans ses habitudes quelqu'insignifiantes qu'elles puissent être; mais quand ces habitudes tiennent à vos affections, y renoncer, c'est renoncer au bonheur. Au reste, tout contribuait à jeter Ottilie dans un autre monde. Charlotte avait, pour la première fois, ordonné elle-même le dîner; son extérieur cependant annonçait le calme et la tranquillité d'esprit, et elle parlait de la nouvelle position du Capitaine, comme d'un événement heureux, tout en assurant qu'elle le mettait dans l'impossibilité de jamais revenir au château.
Remise enfin de son premier mouvement de terreur, Ottilie se flatta qu'Édouard avait été reconduire son ami, et qu'il ne tarderait pas à revenir. Cette consolation lui fut bientôt enlevée, car, en sortant de table, elle s'approcha de la fenêtre et vit une berline de voyage arrêtée dans la cour.