L'arrivée de Mittler ne l'étonna point; il s'était attendu à le voir plus tôt, mais en qualité de messager de Charlotte; aussi s'était-il préparé d'avance à le charger de propositions assez claires et assez tranchées, pour terminer enfin leurs incertitudes mutuelles. L'idée qu'il ne pouvait manquer de lui donner des nouvelles d'Ottilie acheva de lui faire regarder la visite de ce vieil ami comme l'apparition d'un messager du ciel.
Lorsqu'il apprit que non-seulement Mittler ne venait pas de la part de Charlotte, mais qu'il ignorait complètement ce qui se passait au château, où il n'était pas retourné depuis le jour où il en avait été chassé par l'arrivée du Comte et de la Baronne, son coeur se serra et il se renferma dans un silence absolu.
Mittler comprit que pour l'instant, du moins, il fallait renoncer au rôle de médiateur, et accepter franchement celui de confident. Le Baron céda au besoin d'épancher ses douleurs, et son vieil ami l'écouta sans le blâmer; il se borna seulement à lui reprocher avec beaucoup de douceur la retraite absolue à laquelle il s'était condamné.
—Et comment, s'écria Édouard, pourrais-je supporter l'existence ailleurs que dans la solitude? là, du moins, je puis toujours penser à elle, je la vois marcher et agir, et mon imagination lui fait faire tout ce que mon coeur désire. Elle m'écrit des lettres pleines d'amour et m'avoue qu'elle cherche le moyen d'arriver jusqu'à moi! Eh! n'est-ce pas ainsi, en effet, qu'elle devrait se conduire? J'ai promis de m'abstenir de toute démarche qui pourrait nous rapprocher; mais elle, rien ne la retient! Ou bien Charlotte aurait-elle eu la cruauté de lui arracher le serment de ne point m'écrire, de ne point chercher à me revoir? c'est probable, c'est naturel; et cependant, si cela était, je ne pourrais m'empêcher de dire que cela est inouï, horrible!
Ottilie m'aime, je le sais, qu'elle vienne donc se jeter dans mes bras! Cette pensée me domine au point qu'au plus léger bruit mes regards se fixent vers la porte, comme si je devais la voir entrer. Je m'y attends, je l'espère, je le crois; il me semble que tout ce qui est impossible doit devenir facile. Si la vie vulgaire a pour nous des obstacles insurmontables, rien au moins ne doit être impossible dans la vie intellectuelle. Qu'Ottilie trouve dans son amour la force de faire pour moi, intellectuellement, ce que des causes matérielles l'empêchent de faire matériellement. Que, pendant la nuit, quand la veilleuse répand dans ma chambre une lueur incertaine, son âme vienne parler à la mienne, qu'elle m'apparaisse en fantôme vaporeux, et me prouve ainsi qu'elle pense à moi, qu'elle m'appartient.
Une seule consolation me reste. Depuis que j'ai fait connaissance avec quelques femmes aimables qui demeurent dans le voisinage, Ottilie occupe plus exclusivement mes rêves, comme si elle voulait me dire: «Tu as beau chercher, tu ne trouveras jamais une amie aussi gracieuse, aussi aimante que moi.» Les plus légers incidents de nos doux rapports se reproduisent pêle-mêle dans ces éphémères créations de mon cerveau, mais elles ne sont pas toujours sans amertume. Parfois, nous signons ensemble notre contrat de mariage, nos mains se confondent et effacent alternativement nos noms enlacés. Souvent même il y a quelque chose de contraire à la pureté angélique que j'adore en elle, et alors je sens plus que jamais combien elle m'est chère, car mon chagrin touche de près au désespoir. Dans un de mes derniers rêves encore elle m'agaçait et me tourmentait d'une manière tout à fait opposée à son caractère. Il est vrai que son beau visage rond et candide s'était allongé, ses traits avaient changé d'expression, enfin ce n'était pas elle, c'était une autre femme. Je n'en ai pas moins été troublé, bouleversé, anéanti!
Souriez, mon cher Mittler, je vous le permets, je ne rougis pas de cette passion. Appelez-la folle, extravagante, furieuse, que m'importe; je sens qu'elle est mon premier, mon seul amour! Tout ce que j'ai éprouvé jusqu'ici n'était qu'un prélude, qu'un divertissement, qu'un jeu; maintenant j'aime! Ma femme et mon ami ont eu la bonté de dire, non devant moi, mais entre eux, que j'étais et que je serais toujours médiocre en tout. Ils se sont trompés; je suis arrivé, en fort peu de temps, à la perfection dans l'art d'aimer, jamais personne ne m'y surpassera! Je conviens que c'est un talent qui ne vaut à celui qui le possède que des larmes et des souffrances, mais il m'est si naturel que je ne pourrais plus y renoncer.
En se laissant aller ainsi au plaisir d'exprimer ses douloureuses sensations à un ami qu'il croyait disposé à le plaindre, Édouard s'était affaibli au point qu'il éclata en sanglots.
Naturellement vif et impatient, et doué d'une raison impitoyable, Mittler blâma d'autant plus cette explosion d'une passion coupable, qu'elle renversait toutes ses prévisions, et semblait le jeter pour toujours loin du but qu'il s'était proposé en se rendant près du Baron. L'imminence du danger lui donna cependant la force de se contraindre.
Après avoir exhorté Édouard à se remettre, il lui dit de ne pas oublier ainsi sa dignité d'homme, de se rappeler que le courage honore le malheur, et que, pour conserver l'estime de soi-même et celle des autres, il faut savoir supporter les souffrances avec résignation et modérer son désespoir.