L'Architecte S'était décidé enfin à lui montrer ses dessins et sa collection d'objets d'antiquité, il consentit même à lui faire voir les travaux qu'il avait exécutés dans les domaines du Baron, ainsi que les restaurations et les peintures de l'église et de la chapelle. Cette complaisance eut le résultat qu'elle ne pouvait manquer d'avoir: le futur de Luciane conçut une haute idée du talent et du caractère de l'Architecte.

Riche, et amateur passionné des arts, ce jeune seigneur était assez sage pour sentir qu'il perdrait son temps et son argent, s'il suivait au hasard le penchant qui le poussait à faire bâtir et à réunir des objets curieux. La direction d'un homme prudent et expérimenté lui était indispensable, et personne ne pouvait mieux remplir son but que l'Architecte, dont il venait de faire connaissance d'une manière si inattendue: il en parla à Luciane qui l'excita à s'attacher sans délai ce jeune artiste.

En allant ainsi au-devant des désirs de son futur, elle n'avait d'autre intention que d'enlever à Ottilie un homme remarquable qui lui avait voué une amitié si tendre, qu'on ne pouvait manquer d'y reconnaître un commencement d'amour. L'idée que les conseils et les secours d'un artiste aussi distingué pourraient lui être utiles à elle-même, n'entrait pour rien dans sa conduite. Cependant il avait déjà plus d'une fois donné à ses fêtes improvisées un mérite réel; mais loin de lui en savoir gré, elle ne supposait pas même la possibilité qu'elle pût avoir besoin de ses avis; elle se croyait supérieure en tout et à tout le monde. Au reste, l'intelligence et l'adresse de son valet de chambre qui lui avaient suffi jusque là, étaient en effet tout ce qu'il fallait pour exécuter ses inventions vulgaires et bornées; car jamais elle ne voyait, pour célébrer les anniversaires ou tout autre jour remarquable, qu'un autel où brûlait l'encens et la flamme du sacrifice, un buste, des couronnes, des guirlandes et des transparents.

Ottilie était parfaitement à même de donner à son futur cousin une juste idée de la position dans laquelle se trouvait l'Architecte. Elle savait que Charlotte ne pouvait ni ne voulait plus l'employer, et que, sans l'arrivée de Luciane et de sa brillante suite, il aurait déjà quitté le château; la rigueur de la saison rendant d'ailleurs toute construction impossible, lors même qu'on aurait voulu en faire exécuter. L'intelligent artiste avait donc plus que jamais besoin d'un protecteur qui eût le pouvoir et la volonté d'utiliser son talent.

Les rapports de cet artiste avec l'aimable Ottilie étaient nobles et purs comme elle. La jeune fille aimait à le voir déployer sous ses yeux les forces actives de sa belle intelligence, comme on aime à être témoin des utiles travaux et des honorables succès d'un frère. Son affection calme et paisible ne sortait pas de ses limites; une passion quelconque ne pouvait plus trouver de place dans son coeur qu'Édouard remplissait tout entier; Dieu, lui qui pénètre partout, pouvait seul y régner avec lui.

Plus l'hiver devenait rigoureux et les routes impraticables, plus on s'applaudissait du hasard qui avait mis tout le voisinage à même de passer, en bonne compagnie, cette triste saison avec ses courtes journées et ses nuits interminables. Le torrent des visiteurs qui inondait le château allait toujours en croissant; on avait tant parlé de la vie joyeuse qu'on y menait, que ces bruits attirèrent les officiers en garnison dans les environs. Les uns, aussi bien élevés que bien nés augmentèrent la satisfaction générale, tandis que les autres causèrent plus d'un désordre par leur manque d'usage et leur grosse gaîté.

Au milieu de ce mouvement perpétuel, le Comte et la Baronne arrivèrent de la manière la plus inattendue; leur présence convertit tout à coup cette cohue bigarrée en une véritable cour. Les hommes les plus distingués par leur rang et leurs manières se groupèrent autour du Comte, et la Baronne donna l'impulsion aux dames qui, toutes, rendaient justice à son mérite supérieur.

On avait été surpris d'abord de les voir arriver ensemble et publiquement. L'air de satisfaction qui respirait sur leur visage avait mis le comble à cette surprise. En apprenant que la femme du Comte venait de mourir, et que, par conséquent, il pouvait épouser la Baronne dès que les convenances sociales le lui permettraient, on comprit leur gaîté et on la partagea franchement.

Ottilie seule se rappela avec une vive douleur leur première visite, et tout ce qui avait été dit alors sur le mariage et le divorce, sur le devoir et les penchants, sur les désirs et sur la résignation. Ces deux amants dont, à cette époque, rien encore n'autorisait les espérances, se représentaient devant elle, sûrs enfin de leur bonheur, au moment même où tout lui imposait la loi de renoncer au sien. Il était donc bien naturel qu'elle ne pût les revoir sans étouffer un soupir et essuyer furtivement une larme de regret.

A peine Luciane eut-elle appris que le Comte aimait la musique, qu'elle organisa des concerts, où elle espérait briller par son chant qu'elle accompagnait de la guitare, instrument dont elle se servait avec art. Quant à sa voix, elle était belle et bien cultivée; mais il était aussi impossible de comprendre les paroles qu'elle chantait que celles de toutes les belles chanteuses allemandes qui font les délices des salons. Un soir son triomphe fut troublé par un incident peu flatteur pour son amour-propre.