Au jour et à l'heure indiqués le rideau se leva devant les spectateurs, qui se composaient de Charlotte et de quelques commensaux du château. Le tableau par lui-même était si connu, qu'on ne devait pas s'attendre à en recevoir une impression nouvelle, et cependant il causa, non-seulement de la surprise, mais encore de l'admiration; cet effet n'était pas produit par le tableau, mais par la perfection des réalités qui l'imitaient. L'ensemble était plutôt un effet de nuit que de crépuscule, et pourtant chaque détail se voyait et se dessinait distinctement. L'artiste avait eu l'heureuse idée de faire de l'Enfant-Dieu, le centre de lumière, à l'aide d'un mécanisme savant qui portait les lampions. Ce mécanisme était caché par les figures placées sur le premier plan et à demi éclairées par des rayons obliques. D'autres lampions placés au-dessous éclairaient vivement, de bas en haut, les frais visages des jeunes filles et des jeunes garçons posés çà et là, sur les divers points du tableau. Des anges, dont l'éclat pâlissait et dont l'enveloppe brillante et aérienne paraissait épaisse et sombre devant la transparente clarté que répandait le Dieu qui venait de naître, contribuaient puissamment à la perfection de l'ensemble.

Par un hasard favorable, l'enfant s'était endormi dans une gracieuse position, et le regard pouvait, sans rencontrer aucune distraction, se reposer sur la mère. Éclairée par les faisceaux de lumière que son fils reflétait sur elle, elle relevait, avec une grâce infinie et modeste, un pan du voile qui enveloppait cet enfant précieux. Tous les personnages secondaires du tableau, matériellement éblouis par la lumière, et moralement pénétrés de respect, paraissaient avoir un instant détourné leurs regards fatigués par tant d'éclat, pour les reporter aussitôt, avec une curiosité invincible, sur le miracle qui semblait leur causer plus de surprise et de plaisir que d'admiration et de terreur. Mais pour ne pas exclure entièrement ces deux sentiments, inséparables de la nature d'un pareil sujet, l'Architecte avait eu soin d'en confier l'expression à quelques vieillards, dont les têtes antiques se dessinaient dans un clair obscur merveilleux.

L'attitude, le regard, le visage, toute la personne enfin d'Ottilie surpassait l'idéal le plus parfait qu'eût jamais rêvé le peintre le plus habile. Si un connaisseur avait été témoin de cette représentation, il aurait craint de la voir changer de nature en perdant son immobilité; mais l'Architecte seul était capable d'apprécier cette grande et merveilleuse beauté artistique; il en jouissait réellement, et cependant il ne pouvait la contempler sous son véritable point de vue, car il y figurait lui-même en qualité de berger.

Qui oserait décrire ce qu'il y avait de vraiment sublime dans Ottilie? Son âme pure sentait tout ce que la reine du ciel avait dû éprouver en ce moment, où tant d'honneurs inattendus, tant de bonheur ineffable étaient venus la surprendre; aussi ses traits exprimaient-ils l'humilité la plus angélique, la modestie la plus douce et la plus aimable.

Charlotte rendit justice à la beauté de ce tableau mais elle fut surtout impressionnée par l'enfant, et ses yeux se remplirent de larmes, en songeant que bientôt elle bercerait sur ses genoux une aussi charmante petite créature.

On baissa le rideau, car les personnages avaient besoin de repos, et le machiniste procéda aux changements nécessaires pour passer d'un tableau de nuit et d'humilité, à une image de gloire et de transfiguration.

La certitude que pas une personne étrangère n'assistait à cette pieuse momerie artistique, avait tranquillisé Ottilie sur le rôle qu'elle y jouait; aussi fut-elle désagréablement affectée lorsque pendant l'entr'acte on lui apprit qu'un étranger, dont personne ne savait le nom, venait d'arriver au château; que Charlotte l'avait accueilli avec joie et fait placer à côté d'elle. La crainte d'enlever à l'Architecte la plus belle partie de son triomphe, put seule lui donner le courage de reprendre sa place dans la seconde partie du tableau qui offrait un spectacle éblouissant. Plus d'ombres, plus de demi-teintes; l'heureuse variété des couleurs rompait seule les torrents de lumière qui inondaient la scène.

Ottilie chercha en vain à reconnaître l'homme qu'elle voyait assis près de sa tante, car son rôle la forçait à tenir ses longues paupières baissées. Il parlait avec feu et sa voix lui rappelait son professeur de la pension. Cette voix lui causa une vive émotion: il s'était passé tant de choses depuis qu'elle avait frappé son oreille pour la dernière fois! Le souvenir des joies et des douleurs qui avaient rempli cet intervalle traversa son âme en détours rapides et capricieux, comme l'éclair quand il fend et sillonne les sombres nuages qui obscurcissent le ciel.

—Pourrai-je tout lui avouer? se demanda-t-elle; suis-je digne de ce saint entourage? et que dira-t-il de cette mascarade, lui qui est l'ennemi de tout déguisement?

Pendant que le sentiment et la réflexion se croisaient ainsi dans son coeur, elle s'efforça de rester une statue immobile; mais ses yeux se remplirent de larmes; et elle se sentit soulagée d'un grand poids lorsque le réveil de l'enfant mit fin à la représentation.