—Je crois donc, continua-t-il, que votre aimable nièce, devrait, pour quelque temps du moins, retourner à la pension. Il est inutile de faire l'énumération des avantages qu'elle y trouverait, car elle ne peut pas encore avoir oublié ce qu'il y a d'utile et de juste dans l'enchaînement de théories et de pratiques auxquelles elle a été arrachée par une circonstance indépendante de notre volonté.

Ottilie comprit que tout le monde approuverait nécessairement les paroles du Professeur, ce qui l'affligea profondément; car il ne lui était pas permis de dire que, pour trouver tout dans la vie admirablement enchaîné et combiné, il lui suffisait d'arrêter sa pensée sur Édouard, tandis qu'en la détournant de cet homme adoré, elle ne voyait partout que désordre et confusion.

Charlotte répondit au Professeur avec une bienveillance adroite et calculée.

—Ma nièce et moi nous désirons depuis longtemps ce que vous venez de nous offrir. Dans l'état où je me trouve en ce moment, la présence de cette chère enfant m'est indispensable; mais si après ma délivrance elle désire encore retourner à la pension pour y achever son éducation si heureusement commencée, je m'empresserai de l'y conduire moi-même.

Cette promesse, quoique conditionnelle, pénétra le Professeur de la joie la plus vive; mais elle fit tressaillir Ottilie, car elle sentait qu'elle ne pourrait opposer aucun motif raisonnable à la réalisation de cette promesse. De son côté Charlotte n'avait cherché qu'à retarder la demande formelle du Professeur, tout en s'assurant de la réalité de ses intentions, dans lesquelles elle voyait un moyen favorable pour assurer l'avenir de sa nièce. Il est vrai qu'elle ne pouvait prendre ce parti qu'avec le consentement de son mari, dont elle attendait le retour immédiatement après la naissance de son enfant, se flattant toujours que le titre de père suffirait pour réveiller dans son coeur tous les devoirs et toutes les affections du mari, et qu'il s'estimerait heureux de pouvoir dédommager Ottilie de ses espérances trompées, on la mariant à un homme, si digne d'un amour qu'elle ne pourrait manquer de lui accorder.

Lorsque des personnes qui cherchent depuis longtemps à s'expliquer sur une affaire importante et grave, sont parvenues enfin à la mettre en question, et se sont convaincues que l'instant de la traiter à fond n'est pas venu encore, leur entretien est toujours suivi d'un silence qui ressemble à l'embarras, à la gêne.

Charlotte et sa nièce ne trouvaient plus rien à dire, et le Professeur se mit à feuilleter le volume de gravures contenant les diverses espèces de singes, resté au salon depuis qu'on l'y avait apporté pour amuser Luciane. Ce recueil était peu de son goût sans doute, car il le referma presque aussitôt; mais il paraît avoir donné lieu à une conversation dont nous retrouvons les principaux traits dans le journal d'Ottilie.

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EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.

«Je ne comprends pas comment on peut consacrer son temps et son art à retracer l'image d'un singe. Il me semble qu'il est presque avilissant d'accorder à ces vilaines créatures une place dans la famille des animaux; mais il faut être méchant et malicieux pour retrouver sous ces masques hideux des êtres humains, et surtout ceux dont se compose le cercle de nos amis et de nos connaissances.»