Nous ne chercherons pas à rendre ce qui se passait à cette époque dans l'âme de Charlotte, et ce qu'elle éprouvait à l'égard de son mari et de son malheureux ami, quoique en nous-mêmes nous nous en fassions bien une idée, d'après la connaissance de son caractère. Mais toute femme douée d'une belle âme s'identifiera avec elle et comprendra ce qu'elle souffrait.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle était très-décidée à tout faire pour éloigner Werther. Si elle temporisait, son hésitation provenait de compassion et d'amitié; elle savait combien cet effort coûterait à Werther, elle savait qu'il lui serait presque impossible. Cependant elle se vit bientôt forcée de prendre une détermination: Albert continuait à garder sur ce sujet le même silence qu'elle avait elle-même gardé; et il lui importait d'autant plus de prouver par ses actions combien ses sentiments étaient dignes de ceux de son mari.

Le jour que Werther écrivit à son ami la dernière lettre que nous venons de rapporter était le dimanche avant Noël; il vint le soir chez Charlotte, et la trouva seule. Elle s'occupait de préparer les joujoux qu'elle destinait à ses frères et sœurs pour les étrennes. Il parla de la joie qu'auraient les enfants, et de ce temps où l'ouverture inattendue d'une porte et l'apparition d'un arbre décoré de cierges, de sucreries et de pommes, nous causent les plus grands ravissements[12]. «Vous aussi, dit Charlotte en cachant son embarras sous un aimable sourire, vous aussi, vous aurez vos étrennes, si vous êtes bien sage; une petite bougie, et puis quelque chose encore.—Et qu'appelez-vous être bien sage? s'écria-t-il. Comment dois-je être? comment puis-je être?—Jeudi soir, reprit-elle, est la veille de Noël; les enfants viendront alors, et mon père avec eux; chacun aura ce qui lui est destiné. Venez aussi... mais pas avant...» Werther était interdit. «Je vous en prie, continua-t-elle, qu'il en soit ainsi; je vous en prie pour mon repos. Cela ne peut pas durer ainsi, non, cela ne se peut pas.» Il détourna les yeux de dessus elle, et se mit à marcher à grands pas dans la chambre, en répétant entre les dents: «Cela ne peut pas durer!» Charlotte, qui s'aperçut de l'état violent où l'avaient mis ses paroles, chercha, par mille questions, à le distraire de ses pensées; mais ce fut en vain. «Non, Charlotte, s'écria-t-il, non, je ne vous reverrai plus!—Pourquoi donc, Werther? reprit-elle. Vous pouvez, vous devez nous revoir; seulement soyez plus maître de vous! Oh! pourquoi êtes-vous né avec cette fougue, avec cet emportement indomptable et passionné que vous mettez à tout ce qui vous attache une fois! Je vous en prie, ajouta-t-elle en lui prenant la main, soyez maître de nous! Que de jouissances vous assurent votre esprit, vos talents, vos connaissances! Soyez homme, rompez ce fatal attachement pour une créature qui ne peut rien que vous plaindre!» Il grinça les dents, et la regarda d'un air sombre. Elle prit sa main. «Un seul moment de calme, Werther! lui dit-elle. Ne sentez-vous pas que vous vous abusez, que vous courez volontairement à votre perte? Pourquoi faut-il que ce soit moi, Werther! moi qui appartiens à un autre, précisément moi? Je crains bien, oui, je crains que ce ne soit cette impossibilité même de m'obtenir qui rende vos désirs si ardents!» Il retira sa main des siennes, et la regardant d'un œil fixe et mécontent: «C'est bien, s'écria-t-il, c'est très-bien! Cette remarque est peut-être d'Albert? Elle est profonde! très-profonde!—Chacun peut la faire, reprit-elle. N'y aurait-il donc dans le monde entier aucune femme qui pût remplir les vœux de votre cœur? Gagnez sur vous de la chercher, et je vous jure que vous la trouverez. Depuis longtemps, pour vous et pour nous, je m'afflige de l'isolement où vous vous renfermez. Prenez sur vous! Un voyage vous ferait du bien, sans aucun doute. Cherchez un objet digne de votre amour, et revenez alors: nous jouirons tous ensemble de la félicité que donne une amitié sincère.

—On pourrait imprimer cela, dit Werther avec un sourire amer, et le recommander à tous les instituteurs. Ah! Charlotte, laissez-moi encore quelque répit: tout s'arrangera!—Eh bien, Werther, ne revenez pas avant la veille de Noël!» Il voulait répondre; Albert entra. On se donna le bonsoir avec un froid de glace. Ils se mirent à se promener l'un à côté de l'autre dans l'appartement d'un air embarrassé. Werther commença un discours insignifiant, et cessa bientôt de parler. Albert fit de même; puis il interrogea sa femme sur quelques affaires dont il l'avait chargée. En apprenant qu'elles n'étaient pas encore arrangées, il lui dit quelques mots que Werther trouva bien froids et même durs. Il voulait s'en aller, et il ne le pouvait pas. Il balança jusqu'à huit heures, et son humeur ne fit que s'aigrir. Quand on vint mettre le couvert, il prit sa canne et son chapeau. Albert le pria de rester; mais il ne vit dans cette invitation qu'une politesse insignifiante: il remercia très-froidement, et sortit.

Il retourna chez lui, prit la lumière des mains de son domestique qui voulait l'éclairer, et monta seul à sa chambre. Il sanglotait, parcourait la chambre à grands pas, se parlait à lui-même à haute voix, et d'une manière très-animée. Il finit par se jeter tout habillé sur son lit, où le trouva son domestique, qui prit sur lui d'entrer sur les onze heures pour lui demander s'il ne voulait pas qu'il lui tirât ses bottes. Il y consentit, et lui dit de ne point entrer le lendemain matin dans sa chambre sans avoir été appelé.

Le lundi matin, 24 décembre, il commença à écrire à Charlotte la lettre suivante, qui, après sa mort, fut trouvée cachetée sur son secrétaire, et qui fut remise à Charlotte. Je la détacherai ici par fragments, comme il parait l'avoir écrite:

«C'est une chose résolue, Charlotte, je veux mourir, et je te l'écris sans aucune exaltation romanesque, de sang-froid, le matin du jour où je te verrai pour la dernière fois. Quand tu liras ceci, ma chère, le tombeau couvrira déjà la dépouille glacée du malheureux qui ne connaît pas de plaisir plus doux, pour les derniers moments de sa vie, que de s'entretenir avec toi. J'ai eu une nuit terrible et aussi bienfaisante. Elle a fixé, affermi ma résolution. Je veux mourir! Quand je m'arrachai hier d'auprès de toi, quelle convulsion j'éprouvais dans mon âme! quel horrible serrement de cœur! comme ma vie, se consumant près de toi sans joie, sans espérance, me glaçait et me faisait horreur! Je pus à peine arriver jusqu'à ma chambre. Je me jetai à genoux, tout hors de moi; et, ô Dieu! tu m'accordas une dernière fois le soulagement des larmes les plus amères. Mille projets, mille idées se combattirent dans mon âme; et enfin il n'y resta plus qu'une seule idée, bien arrêtée, bien inébranlable. Je veux mourir! Je me couchai, et, ce matin, dans tout le calme du réveil, je trouvai encore dans mon cœur cette résolution ferme et inébranlable: Je veux mourir!... Ce n'est point désespoir, c'est la certitude que j'ai fini ma carrière, et que je me sacrifie pour toi. Oui, Charlotte, pourquoi te le cacher? il faut que l'un de nous trois périsse, et je veux que ce soit moi. Ô ma chère! une idée furieuse s'est insinuée dans mon cœur déchiré, souvent... de tuer ton époux... toi... moi!... Ainsi soit-il donc! Lorsque sur le soir d'un beau jour d'été tu graviras la montagne, pense à moi alors, et souviens-toi combien de fois je parcourus cette vallée. Regarde ensuite vers le cimetière, et que ton œil voie comme le vent berce l'herbe sur ma tombe, aux derniers rayons du soleil couchant... J'étais calme en commençant, et maintenant ces images m'affectent avec tant de force, que je pleure comme un enfant.»

Sur les dix heures, Werther appela son domestique; et, en se faisant habiller, il lui dit qu'il allait faire un voyage de quelques jours; qu'il n'avait qu'à nettoyer ses habits et préparer tout pour faire les malles. Il lui ordonna aussi de demander les mémoires des marchands, de rapporter quelques livres qu'il avait prêtés, et de payer deux mois d'avance à quelques pauvres qui recevaient de lui une aumône chaque semaine.

Il se fit apporter à manger dans sa chambre; et, après qu'il eut diné, il alla chez le bailli, qu'il ne trouva pas à la maison. Il se promena dans le jardin d'un air pensif: il semblait qu'il voulut rassembler en foule tous les souvenirs capables d'augmenter sa tristesse.

Les enfants ne le laissèrent pas longtemps en repos. Ils coururent à lui en sautant, et lui dirent que quand demain, et encore demain, et puis encore un jour seraient venus, ils recevraient de Lolotte leur présent de Noël; et, là-dessus, ils lui étalèrent toutes les merveilles que leur imagination leur promettait. «Demain, s'écria-t-il, et encore demain, et puis encore un jour!» Il les embrassa tous tendrement, et allait les quitter, lorsque le plus jeune voulut encore lui dire quelque chose à l'oreille. Il lui dit en confidence que ses grands frères avaient écrit de beaux compliments du jour de l'an; qu'ils étaient longs; qu'il y en avait un pour le papa, un pour Albert et Charlotte, et un aussi pour M. Werther, et qu'on les présenterait de grand matin, le jour de Noël.