Ces derniers mots l'accablèrent: il leur donna à tous quelque chose, monta à cheval, les chargea de faire ses compliments, et partit les larmes aux yeux.
Il revint chez lui vers les cinq heures, recommanda à la servante d'avoir soin du feu, et de l'entretenir jusqu'à la nuit. Il dit au domestique d'emballer ses livres et son linge, et d'arranger ses habits dans sa malle. C'est alors vraisemblablement qu'il écrivit le paragraphe qui suit de sa dernière lettre à Charlotte:
«Tu ne m'attends pas. Tu crois que j'obéirai, et que je ne te verrai que la veille de Noël. Charlotte! aujourd'hui ou jamais. La veille de Noël tu tiendras ce papier dans ta main, tu frémiras, et tu le mouilleras de tes larmes. Je le veux, il le faut! Oh! que je suis content d'avoir pris mon parti!»
Cependant Charlotte se trouvait dans une situation bien triste. Son dernier entretien avec Werther lui avait mieux fait sentir encore combien il lui serait difficile de l'éloigner; elle comprenait mieux qu'elle ne l'avait fait jusque-là tous les tourments qu'il aurait à souffrir pour se séparer d'elle.
Elle avait dit, comme en passant, en présence de son mari, que Werther ne reviendrait point avant la veille de Noël; et Albert était monté à cheval pour aller chez un bailli du voisinage terminer une affaire qui devait le retenir jusqu'au lendemain.
Elle était seule; aucun de ses frères n'était autour d'elle. Elle s'abandonna tout entière à ses pensées qui erraient sur sa situation présente et sur l'avenir. Elle se voyait liée pour la vie à un homme dont elle connaissait l'amour et la fidélité, et qu'elle aimait de toute son âme; à un homme dont le caractère paisible et solide paraissait formé par le ciel pour assurer le bonheur d'une honnête femme; elle sentait ce qu'un tel époux serait toujours pour elle et pour sa famille. D'un autre côté, Werther lui était devenu si cher, et dès le premier instant la sympathie entre eux s'était si bien manifestée, leur longue liaison avait amené tant de rapports intimes, que son cœur eu avait reçu des impressions ineffaçables. Elle était accoutumée à partager avec lui tous ses sentiments et toutes ses pensées; et son départ la menaçait de lui faire un vide qu'elle ne pourrait plus remplir. Oh! si elle avait pu, dans cet instant, le changer en un frère, combien elle eût été heureuse! s'il y avait eu moyen de le marier à une de ses amies! si elle avait pu aussi espérer de rétablir entièrement la bonne intelligence entre Albert et lui!
Elle passa en revue dans son esprit toutes ses amies: elle trouvait toujours à chacune d'elles quelque défaut, et il n'y en eut aucune qui lui parût digne.
Au milieu de toutes ces réflexions, elle finit par sentir profondément, sans oser se l'avouer, que le désir secret de son âme était de le garder pour elle-même, tout en se répétant qu'elle ne pouvait, qu'elle ne devait pas le garder. Son âme, si pure, si belle, et toujours si invulnérable à la tristesse, reçut en ce moment l'empreinte do cette mélancolie qui n'entrevoit plus la perspective du bonheur. Son cœur était oppressé, et un sombre nuage couvrait ses yeux.
Il était six heures et demie lorsqu'elle entendit Werther monter l'escalier; elle reconnut à l'instant ses pas et sa voix qui la demandait. Comme son cœur battit vivement à son approche, et peut-être pour la première fois! Elle aurait volontiers fait dire qu'elle n'y était pas; et, quand il entra, elle lui cria avec une espèce d'égarement passionné: «Vous ne m'avez pas tenu parole!—Je n'ai rien promis, fut sa réponse.—Au moins auriez-vous dû avoir égard à ma prière; je vous avais demandé cela pour notre tranquillité commune.»
Elle ne savait que dire ni que faire, quand elle pensa à envoyer inviter deux de ses amies, pour ne pas se trouver seule avec Werther. Il déposa quelques livres qu'il avait apportés, et en demanda d'autres. Tantôt elle souhaitait voir arriver ses amies, tantôt qu'elles ne vinssent pas, lorsque la servante rentra, et lui dit qu'elles s'excusaient toutes deux de ne pouvoir venir.