II
Werther est le premier jet et le début de toute cette poésie de notre âge. Nous serions tentés de croire que c'est un de ces livres initiateurs en bien ou en mal qui renferme en germe toute une série de créations analogues. Mais si on lui refuse d'être le père de tant d'ouvrages du même genre qui l'ont suivi, au moins faut-il reconnaître qu'il fut le premier-né de cette famille si nombreuse, et qu'il a précédé de bien des années tous ses frères et sœurs. L'époque de sa publication est en effet très-remarquable. Croirait-on qu'il y a déjà soixante-six ans que ce type original de la poésie du spleen a paru dans le monde! Werther fut écrit et publié en 1774, sous Louis XV, quatre ans avant la mort de Voltaire et de Rousseau, quinze ans avant la révolution. Et pourtant on dirait ce livre d'hier! Il est vrai que Gœthe a prolongé si tard sa vie, que nous le prenons volontiers pour un écrivain de notre génération; on ne songe guère qu'il avait quarante ans à l'époque de l'assemblée constituante, et que son œuvre capitale était achevée dès lors depuis longtemps. Mais il y a une autre raison qui rapproche de nous ses ouvrages: c'est qu'ils sont, comme je l'ai dit, profondément empreints du même esprit qui s'est développé plus tard. La révolution interrompit pendant trente ans la marche de l'esprit poétique; la rêverie ne put pas avoir cours au milieu d'une action si terrible et si merveilleuse. Trente ans de lacune se trouvent ainsi jetés entre Gœthe et ses rivaux. Ce que Gœthe avait senti vers 1770, d'autres commencèrent à l'éprouver vers 1800; et alors de nouveaux Werther et de nouveaux Faust renouèrent la tradition poétique.
Il y aurait une étude bien curieuse à faire. Il faudrait comparer Werther à Faust, et montrer le rapport intime qui unit ces deux ouvrages de Gœthe: on obtiendrait ainsi une sorte de type abstrait de la poésie de notre âge. On prendrait ensuite l'œuvre entière de Byron, et le type en question reparaîtrait. On ferait la même chose pour le René de M. de Chateaubriand, pour l'Obermann de M. de Sénancourt, pour l'Adolphe de Benjamin Constant, et pour une multitude d'autres productions éminentes et parfaitement originales en elles-mêmes, sans compter les imitations plus ou moins remarquables de Werther, telles que le Jacopo Ortiz d'Ugo Foscolo. Mais, si les considérations que j'ai émises tout à l'heure sont vraies, une telle comparaison entre Werther et les œuvres analogues qui l'ont suivi, même en se restreignant à celles qui ont le plus de rapport avec lui, ne serait rien moins qu'un tableau et une histoire de la littérature européenne depuis près d'un siècle: ce serait la formule générale de cette littérature, donnant à la fois son unité et sa variété, ce qu'il y a de permanent en elle et ce qu'il y a de variable, à savoir la forme que revêt, suivant l'âge de l'auteur, suivant son sexe, son pays, sa position sociale, ses douleurs personnelles, et au milieu des événements généraux et des divers systèmes d'idées qui l'entourent, cette pensée religieuse et irréligieuse à la fois que le dix-huitième siècle a léguée au nôtre comme un funeste et glorieux héritage. Laissons là ce sujet, qui demanderait un volume. D'autres questions se présentent. Comment un ouvrage tel que Werther a-t-il pu naître en 1774? et quelle valeur artistique et morale a ce roman? Nous nous bornerons à quelques considérations sur ces deux points.
Comment Werther et Faust ont-ils pu naître en 1774[5], immédiatement après Marivaux et Crébillon fils, et lorsque la littérature française en était à Marmontel, à la Harpe et à Florian? On dira peut-être que, Gœthe étant Allemand, il n'y a aucune raison de comparer ce qui se faisait alors en Allemagne avec ce qui se faisait en France. Mais c'est une erreur de s'imaginer que Gœthe ne relève que de son pays: le développement de Gœthe appartient à la France comme à l'Allemagne. Il suffit de jeter les veux sur ses Mémoires pour en être convaincu.
La vérité, c'est que Gœthe s'est formé entre la France et l'Allemagne, participant des deux, et recevant ainsi une double impulsion; et c'est cette double impulsion qui a produit Werther.
Gœthe, dans ses Mémoires, s'est attaché avec un soin minutieux à expliquer comment il fit Werther avec sa propre vie, avec ses amours, avec ses douleurs, avec son sang, pour ainsi dire. On dirait, tant il sentait que toute son œuvre était là en germe, qu'il n'a songé à écrire ses Mémoires que pour cette explication, par laquelle il termine une confession qu'il n'a jamais continuée au delà. Il raconte donc une multitude de faits personnels pour montrer comment de toute son existence sortit un jour Werther, écrit (ce sont ses expressions) dans une sorte de somnambulisme. Mais, malgré toutes ces curieuses révélations, il nous semble que Gœthe ne donne pas de Werther la grande et simple explication qui se présente tout naturellement. Nul homme, quelque force de réflexion intérieure qu'il ait, ne se juge bien lui-même au point de se nommer relativement à l'ordre successif des choses. Gœthe est trop occupé des mille petits accidents intimes de sa vie, de tous les petits ruisseaux qui ont amoncelé peu à peu dans son cœur la source d'où Werther a jailli: il oublie les causes générales et les horizons éloignés d'où ces ruisseaux découlaient. Toute peinture ainsi faite par l'auteur d'un ouvrage, dans le but d'expliquer cet ouvrage, devient personnelle au point de manquer de largeur et de lumière: au lieu de la Providence qui enfante les chefs-d'œuvre de l'esprit humain, on ne découvre plus que le hasard des causes accessoires. L'auteur, étant au centre de sa création, ne voit et ne montre que la pointe des traits qui l'ont frappé: il ne voit souvent pas d'où ces traits sont partis.
La grande cause qui a fait produire Werther à Gœthe, c'est cette double impulsion de la France et de l'Allemagne dont nous parlions tout à l'heure; c'est la lutte dans son esprit de deux puissants génies, venus l'un du Midi, l'autre du Nord.
L'esprit de la réforme du seizième siècle contenait deux tendances différentes: un esprit de liberté et d'examen, un esprit d'enthousiasme et de foi religieuse. La France et le Nord se partagèrent ces deux tendances. L'une produisit à la fin Voltaire; l'autre, après Milton, enfanta Klopstock. Un génie intermédiaire, et qui participe des deux tendances, c'est Rousseau.
Si l'on devait rattacher plus particulièrement Werther à quelque autre œuvre antérieure, il est évident qu'il faudrait nommer l'Héloïse de Rousseau et les six premiers livres des Confessions. Gœthe devait le savoir: est-ce donc l'orgueil qui lui a fait passer sous silence, dans ses Mémoires, l'impression que fit sur lui Rousseau, tandis qu'il s'étend avec tant de complaisance sur la réaction que produisirent dans son esprit les livres athées et anti-poétiques du dix-huitième siècle?
Gœthe, qui apprit le français en même temps que sa langue maternelle; qui, à dix ou douze ans, pendant l'occupation que les Français firent de Francfort, assistait tous les soirs aux représentations des drames français, et faisait lui-même, à cet âge, génie précoce qu'il était, des pièces écrites en français; qui, durant toute son éducation, achevée en France, lut et dévora avidement tous les écrits de la France; Gœthe, dis je, appartient par mille liens à l'esprit général de la France et du dix-huitième siècle.