Mais, par son éducation protestante, si soignée et si savante, il appartenait aussi à la patrie de Leibnitz, à un pays qui, ayant abordé, dans l'époque antérieure, sous la forme théologique du moyen âge, tous les grands problèmes de la religion, de la morale et de la société, s'était arrêté à certaines solutions, et n'avait pas voulu aller plus loin; qui n'avait pas pu faire deux révolutions coup sur coup, et qui, s'étant fait protestant, était resté chrétien.
Au fond, l'esprit de la réforme, soit qu'il conduisit à l'incrédulité, soit qu'il s'arrêtât dans certaines limites, était un esprit sublime, un esprit d'enthousiasme et de foi. Il y a de l'enthousiasme, il y a de la foi jusque dans le sentiment qui a donné naissance aux plus désolantes doctrines du dix-huitième siècle.
Mais cet esprit novateur, cet esprit qui renverse toute tradition, toute autorité, et qui cherche, devient nécessairement un esprit de doute et de scepticisme, aussitôt qu'il a passé certaines limites et qu'il ne veut plus connaître de point d'arrêt; et il devient nécessairement un esprit d'athéisme, s'il poursuit encore longtemps sa course sans rencontrer Dieu. C'est ce qui était arrivé à la France. Tandis que l'Allemagne était restée superstitieuse, la France était devenue athée.
Impuissance donc des deux côtés, c'est-à-dire impuissance de l'esprit de la réforme limité où il s'était limité en Allemagne, et impuissance de cet esprit lancé dans la voie où il s'était lancé en France.
Non, l'esprit de l'Allemagne, l'esprit religieux du protestantisme, abandonné à lui-même, ne pourra conduire l'humanité au but de ses destinées. Il n'y a pas assez d'audace dans cette réforme de Luther arrêtée où elle s'est arrêtée. Je n'en voudrais qu'une preuve: pourquoi le protestantisme a-t-il abouti d'abord de toutes parts à l'anabaptisme, et comment l'anabaptisme a-t-il été vaincu, sinon par la retraite honteuse à bien des égards de la réforme? Ne voyez-vous pas que le volcan n'a pas jeté toutes ses flammes, et que cette forme religieuse et sociale que le christianisme protestant a revêtue doit disparaître à son tour?
Gœthe, élevé entre la France et l'Allemagne, le sent, el il n'ose s'abandonner complètement au génie de son pays. Cette religion arrêtée ne le satisfait pas; cette société arrêtée également ne contente pas ses désirs. Il porte plus haut sa vue; il est trop philosophe pour être chrétien et homme de cette façon: il veut, sans oser bien se l'avouer, un autre ciel, une autre terre.
Mais, réciproquement, non, l'esprit de la France, l'esprit irréligieux de la philosophie, livré à lui-même, ne pourra conduire l'humanité au but de ses destinées. Si ce n'est pas le christianisme de Milton ou de Klopstock qui régénérera le monde, ce n'est pas non plus le déisme ou plutôt l'athéisme de Voltaire qui le sauvera. Où est le ciel avec cet athéisme, et que devient la terre avec lui?
Gœthe, élevé entre la France et l'Allemagne, sent cette impuissance de la France, comme il sent celle de l'Allemagne, et il s'efforce de faire, dans son cœur et dans sa raison, une réaction contre l'athéisme. Il se trouve donc, lui poète, entre l'inspiration de Voltaire et celle de Klopstock, entre les deux muses qui ont clos le dix-huitième siècle par une terrible antithèse, la Messiade et la Guerre des Dieux. D'un côté, l'esprit du matérialisme le pénètre: il est disciple de Voltaire, de Diderot, de Buffon, de tout le dix-huitième siècle; d'un autre côté, l'esprit mystique qui séduit Lavater, qui illumine Swedenborg, qui inspire Lessing et Jacobi, ne lui est pas étranger.
Voici donc venir du Nord, après Rousseau, un homme qui participe à la fois de l'athéisme et de la religion.
Un tel état de l'âme est une grave, une affreuse maladie, bien que cette maladie vaille mieux que le calme de l'incrédulité pure, ou que le calme de la religiosité du passé. Une dualité douloureuse s'établit dans un homme ainsi placé entre deux aspirations différentes. Il y a deux hommes en lui: si l'un affirme, l'autre nie; si l'un s'enthousiasme, l'autre sourit ironiquement; si l'un croit, l'autre se moque de sa crédulité. Que faire quand on est là, quand on vient à une telle époque? Le plus facile, à coup sûr, c'est de suivre alternativement ou de mêler et de combiner ensemble ces deux aspirations. Alors on est artiste comme le fut Gœthe.