Casanova nous a laissé dans ses mémoires un grand nombre de précieuses notes touchant la vie anglaise.
«Rien en Angleterre, écrit-il, n'est comme dans le reste de l'Europe; la terre même a une nuance différente, et l'eau de la Tamise a un goût qu'on ne trouve à aucune autre rivière; tout Albion porte un caractère particulier; les poissons, les bêtes à cornes, les chevaux, les hommes et les femmes, tout a un type qu'on ne trouve que là. Il n'est pas étonnant que la manière de vivre, en général, ne ressemble en rien à celle des autres peuples, et surtout leur cuisine. Quant au trait principal de ces fiers insulaires, c'est l'orgueil national qui les fait se mettre fort au-dessus de tous les autres peuples. Il faut cependant connaître que ce défaut est commun à toutes les nations; chacune se met en première ligne, et au fait il n'y a que le second rang qui soit difficile à déterminer.
«Ce qui attira d'abord mon attention, ce fut la propreté générale, la beauté de la campagne et de la bonne culture, la solidité de la nourriture, la beauté des routes, celle des voitures de poste, la justesse des prix des courses, la facilité de les payer avec un morceau de papier, la rapidité de leurs chevaux de trait, quoiqu'ils n'aillent jamais qu'au trot, enfin la construction de leurs villes, de Douvres à Londres, telles que Canterbury et Rochester, villes très populeuses, et qui pourraient être figurées par de vastes boyaux, car elles sont extrêmement longues et n'ont presque point de largeur.»
Voici ce que Casanova vit dans un café, le jour de son arrivée à Londres:
«Il était sept heures, et un quart d'heure après, voyant beaucoup de monde dans un café, j'y entrai. C'était le café le plus mal famé de Londres, celui où se réunissait la lie des mauvais sujets de l'Italie qui venaient à passer la Manche. J'en avais été informé à Lyon, et je m'étais fortement proposé de ne jamais y mettre les pieds. Le hasard, qui se mêle presque toujours de nous faire aller à gauche quand nous voulons aller à droite, me joua ce mauvais tour, bien à mon insu. Je n'y suis plus allé.
«Étant allé m'asseoir à part et ayant demandé une limonade, un inconnu vint se placer près de moi, pour profiter de la lumière, et lire une gazette que je reconnus être imprimée en italien. Cet homme, muni d'un crayon, s'occupait à effacer certaines lettres et mettait la correction en marge; ce qui me fit juger que c'était un auteur. Une oisive curiosité m'ayant fait suivre cette besogne, je vis qu'il corrigeait le mot ancora, mettant un h en marge, comme voulant faire imprimer anchora. Cette barbarie m'irritant, je lui dis que depuis quatre siècles on écrivait ancora sans h.
«—D'accord, me dit-il; mais je cite Boccace, et dans les citations il faut être exact.
«—Je vous fais réparation d'honneur, monsieur, je vois que vous êtes homme de lettres.
«—De la très petite espèce. Je m'appelle Martinelli.
«—Alors vous êtes de la grande et non de la petite espèce. Je vous connais de réputation, et, si je ne me trompe, vous êtes parent de Calsabigi, qui m'a parlé de vous. J'ai lu quelques-unes de vos satires.
«—Oserais-je vous demander à qui j'ai l'honneur de parler?
«—Je me nomme Seingalt. Avez-vous achevé votre édition du Décaméron?
«—J'y travaille encore et je tâche d'augmenter le nombre de mes souscripteurs.
«—Si vous me voulez, je vous prie de me mettre du nombre.
«—Vous me faites honneur.
«Il me donna un billet, et voyant que ce n'était qu'une guinée, je lui en pris quatre, puis, me levant pour m'en aller, je lui dis que j'espérais le revoir au même café, dont je lui demandai le nom. Il me le dit, étonné que je l'ignorasse. Je fis cesser son étonnement en lui disant que je n'étais à Londres, pour la première fois, que depuis une heure.
«—Vous serez, me dit-il, embarrassé de retourner chez vous; permettez-moi de vous accompagner.
«Dès que nous fûmes sortis, il me prévint que le hasard m'avait conduit au café d'Orange, le plus décrié de Londres.
«—Mais vous y allez!
«—Moi, je puis y aller, escorté du vers de Juvénal:
Cantabit vacuus coram latrone viator.
Les fripons n'ont aucune prise sur moi; je les connais, ils me connaissent; nous ne nous parlons point.»
S'il ne retourna pas au café d'Orange, Casanova voulut connaître toutes les tavernes.
«J'allai dîner à toutes les tavernes de bon et de mauvais ton pour me faire aux mœurs de ces insulaires si grands et si petits.»
C'est dans les tavernes que l'on invitait à dîner ses amis.
«A Londres, dit Casanova, on peut bien inviter un homme comme il faut à dîner en compagnie à la taverne, où il paye son écot, c'est l'habitude, mais non à sa propre table. Je fus un jour invité, au parc Saint-James, par un cadet du duc de Beaufort, à manger des huîtres et à boire une bouteille de champagne. J'acceptai, et arrivé à la taverne il commanda des huîtres et une bouteille de champagne. Mais nous en bûmes deux, et il me fit payer la moitié de la seconde. Telles sont les mœurs au delà de la Manche. On me riait au nez quand je disais que je mangeais chez moi, parce qu'aux tavernes on ne donnait pas la soupe:—Êtes-vous malade? me disait-on, car la soupe n'est bonne que pour les gens malades.» L'Anglais est souverainement carnivore; il ne mange presque pas de pain et se prétend économe, parce qu'il épargne la dépense de la soupe et du dessert, ce qui m'a fait dire que le dîner anglais n'a ni commencement ni fin. La soupe est considérée comme une grande dépense, parce que les gens de service même ne voudraient pas manger de la viande qui aurait servi à faire le bouillon. Ils prétendent que le bouilli n'est bon que pour être donné au chien. Au fait, le bœuf salé qui leur en tient lieu est excellent. Il n'en est pas de même de leur bière, à laquelle il me fut impossible de m'accoutumer, son amertume me paraissant insoutenable. Au reste, ce qui contribua peut-être à m'en dégoûter, ce furent les vins excellents de France que mon marchand de vin me fournissait; ils étaient très purs, mais très chers.»
Voici une autre visite de Casanova dans une taverne:
«... J'allai dîner à Star-tavern, où l'on m'avait dit que l'on trouvait les filles les plus jolies et les plus réservées de Londres. C'était de lord Pembroke que je tenais cette nouvelle; il y allait fort souvent. En arrivant à la taverne, je demande un cabinet particulier, et le maître, s'apercevant que je ne parlais pas l'anglais, vint me tenir compagnie, m'aborda en français, ordonna ce que je voulais et m'étonna, par ses manières nobles, graves et décentes, au point que je n'eus pas le courage de lui dire que je désirais dîner avec une jolie Anglaise. Je lui dis à la fin, avec des détours très respectueux, que je ne savais pas si lord Pembroke m'avait trompé en me disant que je pourrais trouver chez lui les plus jolies filles de Londres.
«—Il ne vous a point trompé, monsieur, et si vous en désirez, vous pouvez en avoir à souhait.
«—Je suis venu dans cette intention.
«Il appelle, et un garçon fort propre s'étant présenté, il lui ordonna de faire venir une fille pour mon service, du même ton qu'il lui aurait dit de m'apporter une bouteille de champagne. Le jeune homme sort et quelques minutes après je vois entrer une fille aux formes herculéennes.
«—Monsieur, lui dis-je, l'aspect de cette fille ne me revient pas.
«—Donnez un shilling pour les porteurs et renvoyez-la, On ne fait pas de façons à Londres, monsieur.
«Ce propos m'ayant mis à mon aise, j'ordonnai qu'on donnât un shilling et qu'on m'en amenât une autre plus jolie. La seconde vint pire que la première, et je la renvoyai ainsi que dix autres qui vinrent à la suite, charmé de voir que mon goût difficile amusait le maître, qui me tenait toujours compagnie.
«—Je ne veux plus de filles, lui dis-je; je ne veux que bien dîner. Je suis sûr que le pourvoyeur s'est moqué de moi pour faire plaisir aux porteurs.
«—C'est très possible, monsieur, et cela leur arrive souvent, quand on ne leur donne pas le nom et la demeure de la fille que l'on veut.»