Casanova raconta à lord Pembroke sa mésaventure:

«Il partit d'un grand éclat de rire quand je lui dis qu'à Star-tavern j'avais renvoyé une vingtaine de filles sans m'accommoder d'aucune, et qu'il était la cause de mon désappointement.

«—Je ne vous ai pas dit le nom de celles que j'envoie chercher, et j'ai eu tort.

«—Oui, vous auriez dû me le dire.

«—Mais, ne vous connaissant pas, elles ne seraient pas venues, car elles ne sont pas à la disposition du pourvoyeur. Promettez-moi de les payer comme moi, et je vous donnerai des billets qui les feront venir.

«—Pourrai-je aussi les avoir ici?

«—A votre choix.

«—Eh bien, cela me convient mieux, faites-moi des billets et donnez la préférence à celles qui parlent français.

«—Voilà le mal; les plus belles ne parlent qu'anglais.

«—Faites toujours; pour ce que je veux en faire, nous nous comprendrons.»

«Il écrivit plusieurs billets à quatre et à six guinées; une seule était marquée douze.

«—Celle-ci est donc le double plus belle? lui dis-je.

«—Ce n'est pas précisément le cas, mais elle fait cocu un duc et pair de la Grande-Bretagne qui l'entretient et qui n'en use qu'une ou deux fois par mois.

«... N'ayant rien à faire ce jour-là, j'envoyai Jarbe[1] chez l'une des belles que Pembroke avait taxées à quatre guinées, en lui faisant dire que c'était pour dîner tête à tête avec elle.

[1] Le domestique nègre de Casanova.

«Elle vint, mais, malgré l'envie que j'avais de la trouver aimable, je ne la trouvai bonne que pour badiner un instant après dîner. Elle ne devait pas s'attendre à quatre guinées que je ne lui avais pas fait gagner; aussi je la renvoyai fort contente en les lui mettant dans la main. La seconde, au même taux, soupa avec moi le lendemain; elle avait été fort jolie; elle l'était encore; mais je la trouvai triste et trop passive, de sorte que je ne pus me résoudre à la faire déshabiller.

«Le troisième jour, n'ayant point envie d'essayer encore d'un troisième billet, j'allai à Covent-Garden, et m'étant trouvé face à face d'une jeune personne attrayante, je l'abordai en français, en lui demandant si elle voulait venir souper avec moi.

«—Que me donnerez-vous au dessert?

«—Trois guinées.

«—Je suis à vos ordres.

«Après le théâtre, je me fis servir un bon souper pour deux, et elle me tint tête comme je l'aimais. Quand nous eûmes soupé, je lui demandai son adresse, et je fus fort surpris quand je trouvai que c'était l'une de celles que lord Pembroke m'avait taxées à six guinées. Je jugeai qu'il fallait faire ses affaires par soi-même ou n'avoir pas de grands seigneurs pour agents. Les autres billets ne me procurèrent que des objets à peine dignes d'attention.

«La dernière, celle de douze guinées, que je m'étais réservée pour la bonne bouche, fut celle qui me plut le moins. Je ne la trouvai pas digne d'un sacrifice et je ne me souciai point de cocufier le noble lord qui l'entretenait.»

Les parties que Casanova fit dans les tavernes londoniennes furent parfois de véritables orgies, et voici le récit d'une de ces folies, mais le célèbre aventurier ne fit qu'y figurer, triste qu'il était des misères que lui faisait subir cette Charpillon, qui pendant une partie du séjour de Seingalt en Angleterre fut son bourreau. Casanova voulait se suicider; il fit rencontre du chevalier Edgard, jeune Anglais, aimable, riche, qui le sauva:

«—Fort bien, dit Edgard... je ne vous quitte pas; après la promenade nous irons au Canon. Je vais faire prévenir une jeune fille qui devait venir dîner avec moi de venir nous y joindre avec une jeune Française charmante, et nous ferons partie carrée.

«Je lui donnai ma parole d'aller l'attendre au Canon...

«Edgard revint bientôt et fut content de me retrouver...

«Les discours sensés badins et toujours pleins de bienveillance que me tenait ce jeune homme me faisaient du bien; je commençais à le sentir, quand les deux jeunes folles arrivèrent, portant la gaieté sur leur charmante physionomie. Elles étaient faites pour le plaisir et la nature les avait largement pourvues de tout ce qui allume les désirs dans les plus froids des hommes. Je leur ai rendu toute la justice qu'elles méritaient, mais sans leur faire l'accueil auquel elles étaient accoutumées...

«Nous eûmes un dîner à l'anglaise, c'est-à-dire sans l'essentiel, sans soupe; aussi je n'avalai que quelques huîtres avec du vin de Graves délicieux; mais je me sentais bien, car je trouvais du plaisir à voir Edgard occuper habilement les deux nymphes.

«Dans le fort de la joie, ce jeune fou proposa à l'Anglaise de danser le Rompaipe en costume de la mère Ève, et elle y consentit, pourvu que nous prissions le costume du père Adam et que l'on trouvât les musiciens aveugles...

«On me dispensa des frais de toilette, à condition que si je venais à sentir l'aiguille de la volupté, je me dépouillerais comme les autres. Je promis. On alla chercher les aveugles, on ferma les portes, et les toilettes s'étant faites pendant que les artistes accordaient leurs instruments, l'orgie commença.

«Ce fut un de ces moments dans lesquels j'ai connu beaucoup de vérités. Dans celui-là j'ai vu que les plaisirs de l'amour sont l'effet et non la cause de la gaîté. J'avais sous mes yeux trois corps superbes, admirables de fraîcheur et de régularité; leurs mouvements, leur grâce, leurs gestes et jusqu'à la musique, tout était ravissant, séduisant; mais aucune émotion ne vint m'annoncer que j'y fusse sensible. Le danseur conserva l'air conquérant, même pendant la danse, et je m'étonnais de n'avoir jamais fait cette expérience sur moi-même. Après la danse, il fêta les deux belles, allant de l'une à l'autre jusqu'à ce que l'effet naturel l'eût rendu inhabile en le forçant au repos. La Française vint s'assurer si je donnais quelque signe de vie; mais sentant mon néant, elle me déclara invalide.

«L'orgie terminée, je priai Edgard de donner quatre guinées à la Française et de payer les frais, n'ayant que peu d'argent sur moi.»


Parmi les lieux fréquentés par les débauchés se trouvaient les bagnios.

Les bagnios avaient été d'abord de véritables établissements de bains.

C'est dans un bagnio que Tillotson, qui fut dans le XVIIe siècle le plus profond théologien et le prédicateur le plus éloquent de la Grande-Bretagne, eut l'aventure suivante, qui montre qu'il pouvait aussi prétendre au titre d'homme le plus distrait de l'Angleterre.

Ayant donc été dans un bagnio, il s'y baigna, enfoncé dans ses méditations; lorsqu'il se rhabilla, il oublia de mettre sa culotte et sortit gravement dans la rue.

Tout le monde éclatait de rire en le regardant et une troupe d'enfants le suivit. Finalement, il entra dans une boutique et demanda ce qui causait tant de désordre. On lui en dit la cause et, plein de confusion, Tillotson envoya chercher la culotte.