«Le succès de Mme Goadby dans sa nouvelle entreprise engagea plusieurs personnes à l'imiter dans son plan. Charlotte Hayes, femme bien connue par sa galanterie et ses intrigues, suivit son exemple; elle loua une maison dans King's-Place, Pall-mall, elle la meubla magnifiquement et parut sur ses rangs peu de temps après avec éclat.

«Charlotte Hayes, Lucy Cooper et Nancy Jones sortirent vers ce temps de leur obscurité et se montrèrent avec avantage dans les endroits publics. Nous avons déjà parlé du caractère de Lucy. Quant à la pauvre Nancy Jones, elle fut seulement le météore d'une heure; elle était une des plus jolies grisettes de la ville, mais ayant eu la petite vérole, cette cruelle maladie défigura tellement ses traits qu'il était impossible de la reconnaître. Comme Nancy n'avait plus alors la moindre prétention de captiver, que sa figure hideuse lui avait fait perdre ses connaissances et l'empêchait d'entrer dans les séminaires amoureux, comme elle avait été obligée de vendre ses meubles pour se faire soigner pendant sa maladie, qu'elle n'avait plus ni voiture élégante ni habillements magnifiques, qu'elle était, en un mot, dans la plus grande détresse, elle se vit donc contrainte à parcourir les rues dans l'espoir de rencontrer quelque citoyen ivre ou quelque apprenti endimanché qui pût lui donner un méchant repas. Dans le cours de cette carrière choquante, elle contracta une certaine maladie qui la força d'aller à l'hôpital, où elle paya bientôt la dette de la nature.

«Quant à Lucy, ses affaires, après la mort du baronnet Orlando, prirent une tournure très désagréable; elle avait, par son intempérance et sa débauche, bien affaibli sa constitution; sa figure vive et tout à fait agréable était bien changée, elle n'avait plus les charmes suffisants pour captiver un homme, au point de la placer dans le même état de splendeur dont elle avait joui pendant quelque temps. Il est vrai que Fett...ace la secourut autant qu'il le put, mais ses affaires étaient tellement dérangées que, pour éviter l'impertinence de ses créanciers, il fut obligé de partir pour le continent. Lucy, abandonnée de tous côtés, après avoir disposé de sa vaisselle, de ses meubles et hardes pour vivre, fut poursuivie par ses créanciers et enfermée jusqu'au moment où elle fut mise en liberté par un acte d'insolvabilité.

«Après son élargissement, Lucy se vit contrainte de recommencer de nouveau son état dans un temps où elle aurait dû assurer son sort pour le reste de ses jours. Elle trouva cependant des amis qui l'aidèrent à établir un séminaire à l'extrémité de Bow-Street, où elle fit assez bien ses affaires pendant quelques mois, mais en peu de mois ses débauches la réduisirent au tombeau.

«Charlotte avait pris tant d'empire sur le beau Tracey qu'il faisait ce qu'elle lui commandait; nous avons déjà observé qu'il était devenu, par la suite de ses débauches, un homme très faible pour les femmes; aussi Charlotte le trompait notoirement; il le voyait et il n'osait lui en faire de reproches. Quand elle se prenait d'inclination pour un homme dont elle voulait jouir, elle lui donnait rendez-vous à Shakespeare ou à la Rose, et là elle le régalait de la manière la plus somptueuse aux dépens de Tracey, car il lui avait donné crédit dans ces deux maisons; mais lorsqu'il croyait que la dépense ne devait se monter qu'à quatre ou cinq livres sterling, il était étonné de la voir portée à trente ou quarante. Quand Charlotte manquait d'argent, elle avait un moyen ingénieux pour s'en procurer: elle s'habillait avec élégance et volupté, elle allait chez Tracey, elle prétendait être dans le plus grand embarras pour aller à la comédie ou aux autres spectacles, et quand, par des artifices bien connus aux femmes de cette caste, elle avait émouvé ses sens, elle ne demeurait pas un moment de plus, à moins qu'il ne lui donnât une guinée, ce à quoi il se soumettait de bonne grâce pour jouir de sa compagnie; elle ne restait pas avec lui plus d'une heure, mais s'il voulait jouir une autre heure de la même faveur, encore une autre guinée; ainsi elle lui faisait, de cette manière, si bien payer ses courses qu'il aurait dépensé en peu de temps la plus grande fortune de l'Angleterre; aussi à sa mort, qui arriva quelques mois après, ses affaires se trouvèrent-elles dans le plus grand désordre.

«Charlotte avait, avant cet accident, rompu avec Tracey. Elle tâcha de se procurer d'autres admirateurs, aussi complaisants que lui, ce qui n'était pas facile à rencontrer; mais, après une variété de vicissitudes, elle fut enfermée pour dettes. Pendant sa captivité elle fit la connaissance particulière d'un comte qui, après avoir obtenu sa liberté, lui procura la sienne. C'est alors que Charlotte forma son établissement dans King's-Place; elle eut soin d'avoir des marchandises choisies (telle était son expression). Ses nonnes étaient de la première classe; elle leur apprenait les instructions nécessaires pour le culte de la déesse de Cypris, elle en connaissait tous les mystères, elle savait aussi fixer le prix d'une robe ou autres ajustements, celui d'une montre, d'une paire de boucles d'oreilles ou autres menus bijoux. Elle l'établissait en proportion de la nourriture, du logement et du blanchissage des personnes; en surchargeant ainsi ses nonnes de dettes, elle se les assurait; lorsque quelques-unes cherchaient à s'échapper, elle les renfermait jusqu'à ce qu'elles se fussent acquittées envers elle; alors ces malheureuses retournaient à leur devoir ou cédaient à l'abbesse leurs vêtements, bijoux, etc., en un mot, tout ce qu'elles possédaient, afin d'obtenir leur liberté. Tel était le pied sur lequel elle avait établi sa maison.


«Les visiteurs du sérail de Charlotte étaient des pairs débiles, qui comptaient plus sur l'art et les effets des charmes femelles que sur la nature; ils avaient usé leurs passions régulières, si on peut les appeler telles; et ils étaient obligés d'avoir recours, non seulement à la pharmacie, mais encore à l'aide factice de l'invention femelle; des Aldermans impotents et autres Lévites riches, qui s'imaginaient que leurs capacités amoureuses n'étaient pas en décadence, tandis qu'ils manquaient de force et de zèle pour pouvoir sans secours remplir leurs dévotions envers la déesse de Cypris. Charlotte considérait de telles pratiques comme des amis choisis, qui, pour posséder des vierges, oubliaient la valeur de l'or. Comme ces amoureux visaient à la jeunesse et à la beauté, elle avait toujours un magasin de vestales qui, par leurs embrassements innocents, leur procuraient un plaisir inexprimable. Kitty Young et Nancy Feathers étaient de nouvelles figures que l'on ne connaissait pas dans la ville et qui, avec une certaine préparation, pouvaient aisément passer pour des vierges; elles jouèrent donc le rôle de vestales et donnèrent, pendant plusieurs mois, des preuves de leurs immaculées virginités.

«Voici, à cette occasion, un échantillon de l'état des prix et demandes de ce sérail:

«Dimanche, 9 janvier.