«Une jeune fille pour l'Alderman Drybones.—Nell Blossom, âgée d'environ dix-neuf ans, qui, depuis quatre jours, n'a fréquenté personne et est dans son état de virginité.20 guinées.
«Une fille de dix-neuf ans, pas plus âgée, pour le baronnet Harry Flagellam.—Nell Hardy, de Bow-Street.—Bet-Flourish, de Berners-Street,—ou Miss Birch, elle-même, de Chapel-Street.10 guinées.
«Une bonne réjouie pour lord Spasm.—Black Moll, de Hedge Lane, jouissant d'une santé vigoureuse.5 guinées.
«Colonel Tearall, une femme modeste.—La servante de Mme Mitchell, arrivant du pays et n'ayant point encore paru dans le monde.10 guinées.
«Doctor Frettext, après l'office, une jeune personne complaisante, affable, d'une peau blanche et ayant la main douce.—Poll Nimblewrist, d'Oxford Market ou Jenny Speedydhand de May-Fair.2 guinées.
«Lady Loveit, arrivant des eaux de Bath, trompée dans ses amours avec lord Alto, désire de rencontrer mieux et d'être bien montée cette soirée avant de se rendre sur la route de la duchesse de Basto.—Le capitaine O'Thunder ou Sawney Rawbone.50 guinées.
«Son Excellence le comte Alto,—une femme à la mode, pour la bagatelle seulement pendant une heure, Mme O'Smirk, arrivant de Dunkerque, ou Miss Graeful, de Paddington.10 guinées.
«Lord Pyebald, pour jouer une partie de piquet, prendre les tétons et autre chose, sans en venir à d'autre fin qu'à la politesse.—Mme Tredrille, de Chelsea.5 guinées.

«Cet échantillon de prix donnera une idée de la manière dont Charlotte conduisait ses affaires. On sera peut-être embarrassé de savoir comment elle s'y prit pour procurer, dans le même temps, à chacune de ses pratiques, un appartement suffisant pour les satisfaire conformément à leurs différents amusements favoris. Elle était trop bonne directrice de sa maison pour que ses amis ne fussent pas assortis relativement à leurs prix. Le Doctor fut donc placé au troisième; Lady Loveit eut la chambre dans laquelle il y avait un sopha et un lit de camp; l'Alderman Drybones, la chambre des épreuves, qui, quoique petite, était élégante et ne servait que pour ces sortes de cérémonies; le baronnet Harry Flagellum, la salle des mortifications, qui était pourvue de tout ce qui était nécessaire à cet effet; Lord Spasm, la chambre française à coucher; le Colonel passa dans le parloir; le Comte alla dans le salon de chasteté, et lord Pyebald dans la salle de jeu. Tandis que Charlotte faisait toutes ses dispositions, elle fut interrompue par l'arrivée d'un jeune gentilhomme qui venait souvent dans la maison et à qui elle avait donné la plus grande satisfaction à ses amusements. Il entra avec sa gaieté ordinaire; il demanda à Charlotte une bouteille de vin de champagne; il la pria de lui faire compagnie et de boire avec lui; elle y consentit et lui dit qu'étant dans ce moment très occupée, elle espérait qu'il ne la retiendrait pas longtemps. Après avoir porté deux ou trois santés constitutionnelles, conformément à la charte du séminaire, il dit à Charlotte qu'il venait pour une affaire très importante, dans laquelle elle devait être le principal agent. «J'allai, la nuit dernière, chez Arthur, et, par un malheur inexprimable, je fus enragé de voir que mon partenaire était mon rival heureux au jeu et au lit. Je gageai avec lui mille guinées que, dans le mois, il attraperait une certaine maladie à la mode.

«—Eh bien! milord, dit Charlotte, comment puis-je vous aider dans cette affaire?

«—Je vous dirai, répliqua-t-il, qu'à ma connaissance, mon rival a une liaison criminelle avec ma femme. Procurez-moi donc, pour demain soir, une personne qui ait grandement cette maladie, afin que je sois complètement en état de me venger de l'infidélité de ma femme et de la bonne fortune de mon rival.

«—Dieux! s'écria Charlotte, qui s'imaginait qu'il voulait l'insulter et jeter du discrédit sur sa maison. Vous m'étonnez, milord, et me traitez bien mal, moi qui ai toujours pris le plus grand soin de votre santé. Je ne connais point et ne reçois point chez moi de cette espèce.»

«Il était temps pour milord d'en venir à une explication plus particulière; pour la convaincre de la vérité, il tira de sa poche son portefeuille et lui présenta un billet de banque de trente livres sterling. Cette espèce d'avocat fit sur Charlotte son effet ordinaire: elle l'écouta avec plus d'attention, et promit de lui procurer un objet conforme à ses souhaits. Le lendemain, la consommation heureuse s'ensuivit, et, au bout de quinze jours, le mari injurié fut convaincu que la double inoculation avait eu tout l'effet qu'il en avait désiré. Quelque temps après, l'associé de son lit parut en public; milord lui demanda le prix de sa gageure, qu'il paya immédiatement afin de ne pas entrer en discussion sur cette affaire.

«Nous voyons dans quelle variété de services Charlotte était obligée de s'engager; elle était nécessitée de produire des vierges qui, depuis longtemps ne l'étaient plus; des femelles disposées à satisfaire de toutes les manières possibles le caprice imaginaire de la chair; des maîtres de poste pour les dames, capables de donner les leçons les plus sensibles à la garantie d'une minute près.

«Vers les neuf heures du soir, Charlotte, après avoir arrangé tout son monde, était occupée à préparer un bon souper, lorsqu'une des servantes, en allant chercher de la bière, laissa imprudemment la porte de la rue ouverte. Le capitaine Toper, la tête un peu échauffée, sortait de la taverne; il entre sans être attendu, il monte, il ouvre la porte de la chambre des postes: le capitaine O'Thunder, par un oubli national, avait oublié de mettre le verrou, et Lady Loveit était trop pressée pour avoir pensé à une pareille bagatelle. Le capitaine Toper aperçoit sur le sopha O'Thunder et la dame en défi amoureux; elle était entièrement livrée à ses désirs passionnés et ressemblait beaucoup à la Vénus de Médicis. Leur surprise fut extrême de voir entrer Toper qui, au lieu de se retirer, fixait avec ravissement les charmes de la dame et s'écria avec extase; «C'est un ange, grand dieux!» M. O'Thunder, quoique Irlandais, était si confondu et si honteux qu'il ne savait que dire ni que faire; à la fin, il s'écrie: «Il est impertinent d'interrompre ainsi les gens dans leurs amusements particuliers.» En disant ces mots, il saute en bas du sopha, il saisit Toper par le col et l'assomme d'une grêle de coups de poing. La dame jette des cris affreux; chacun, effrayé du bruit, sort avec précipitation de sa retraite; le docteur Frettext court ou plutôt roule en bas des escaliers avec sa culotte à moitié déboutonnée et sa chemise à moitié pendante; Poll Nimblewrist, sans fichu et ses jupons à moitié relevés; l'alderman Drybones paraît avec un torrent de tabac qui ruisselait de son nez dans sa bouche. Le comte Alto exprime sa surprise en disant: «Diantre! quel fracas pour une maison si «bien réglée.» Le lord Pyebald vient avec ses cartes dans sa main, grandement mortifié d'avoir perdu son coup, quoiqu'il ne jouât rien. Le colonel Tearall, avec sa modeste dame, paraissent presque in puris naturalibus, croyant que le feu est dans la maison. Le lord Spasm tremble comme la feuille, et, n'ayant point de force, s'appuie sur Lady Loveit. La pauvre Charlotte s'évanouit, elle craint que sa maison et la réputation de Lady Loveit ne souffrent de ce scandale.

«Il fut aussitôt résolu, par toutes les parties, que le capitaine Toper serait invité de sortir et, dans le cas de refus, que l'on l'y forcerait. O'Thunder se chargea de cet emploi s'il en était nécessaire; mais le capitaine Toper, qui était roué de coups, ne balança pas à se retirer.