«Émilie est en une si haute estime pour sa beauté et la douceur de son caractère qu'elle peut exiger la somme qu'elle désire; elle a refusé plus d'une fois un billet de banque de vingt livres sterling, parce qu'elle n'aimait point les personnes qui les lui offraient. Un certain juif très riche, qui était très passionné de la chair chrétienne, lui proposa de l'entretenir et de l'établir très avantageusement; mais comme elle avait la plus grande aversion pour la circoncision, elle rejeta sa demande. Un certain lieutenant de marine, qui n'est pas très délicat dans ses attachements pour le sexe et qui avait déjà vendu sa femme à un riche baronnet, offrit à Émilie de l'épouser; mais, soit qu'elle soupçonnât que sa première femme était encore vivante, soit qu'elle craignît qu'il eût l'intention de la traiter comme sa première épouse, elle refusa le mariage, quoique la personne du capitaine lui convînt beaucoup. En général, Émilie est une fille de joie, mais elle n'en a point les sentiments; elle peut servir d'exemple aux sœurs de la communauté et leur inspirer de la dignité dans l'exercice de leur profession.


«... Dans les alentours de King's-Place, nous sommes restés assez longtemps, et nous allons faire une petite excursion à Curzon-Street, May-Fair. Dans cet endroit demeurait Mme B...nks, femme intelligente, assidue et polie, qui, ayant assez de bon sens pour se convaincre qu'elle n'avait plus de charmes suffisants pour captiver les adorateurs, résolut de tourner à son avantage les talents que la nature lui avait accordés, en bénéficiant sur la beauté et les attraits des jeunes personnes de son sexe. Dans cette vue, elle rechercha la connaissance des belles voluptueuses de la ville. Les femmes galantes qui ne désiraient que satisfaire leur passion amoureuse étaient sûres, par son agence, de trouver chez elle des coureurs forts et nerveux, qui ne manquaient jamais de donner les preuves les plus convaincantes de leur connaissance et habileté. Quant à celles qui étaient dans l'indigence et qui se trouvaient forcées de faire un métier de leurs charmes, elle avait toujours pour elles un magasin constant des meilleurs marchands des alentours de Saint-James et autres endroits. Charlotte Hayes avait été longtemps sa directrice; elle avait fait chez elle un apprentissage régulier, et, aidée de ses conseils, elle parvint à acquérir les connaissances qui sont nécessaires dans cet état critique et important; en un mot, B...nks, ayant amassé une somme d'argent dans sa louable vocation, pensa qu'il était temps pour elle de fonder, à son tour, une abbaye; en conséquence, elle prit une maison fort agréable dans Curzon-Street. Clara Ha....d fit son premier noviciat public dans ce séminaire, quoiqu'elle allât dans la suite dans celui de Charlotte. Miss M...d...s fut la seconde qui fut enregistrée sur la liste de ses nonnes; elle se rendit célèbre par ses charmes transcendants, qui étaient si puissants qu'ils captivèrent le savant Dr. B...nks. Miss Sally H...ds..n était la troisième en date; elle fut si prudente et si économe qu'elle amassa deux cents livres sterling et devint bientôt une abbesse. La turbulente Mme C...x était aussi inscrite sur la liste de Mme B...nks. Ses liaisons avec un jeune Écossais, fils de Mars, lui donnent le droit, sous d'autres rapports, de choisir sa compagnie; mais elle n'écoute point les propositions de tout homme qui lui offre moins de cinq guinées. Il vient constamment dans ce séminaire un autre gentilhomme calédonien qui, par des questions politiques, s'est distingué dans le monde littéraire. On crut d'abord que Mme C...x était l'objet de ses attentions; mais cette erreur fut bientôt rectifiée, lorsqu'on vit clairement que Mme B...nks occupait seule ses pensées et régnait en impératrice sur son cœur, malgré son visage hommasse et sa figure commune; il disait à cette occasion qu'elle avait ce je ne sais quoi, auquel tout homme sensible ne peut résister. Miss Betsey St..n..s..n exerce la fonction d'une nonne lorsqu'il y a un trop grand courant d'affaires et que toutes les autres sœurs se trouvent en exercice, et ce dans la vue de ne point mécontenter un visiteur et de ne point le forcer d'aller dans un séminaire; mais sa vocation générale est celle d'assister Mme B..ks; et dans cette circonstance, elle déploie la plus grande connaissance et industrie. La fatigue de l'action, dans ce double emploi, l'oblige généralement à prendre les eaux dans la saison du printemps, afin de donner du relâchement à sa constitution. Mme W..ls.n a un embonpoint désagréable que les plaisirs de la table lui ont donné; mais ses jolis yeux et sa bouche ravissante commandent toujours l'admiration. Mme Br....n, généralement connue sous la dénomination de The Constable, étant un excellent moule pour les grenadiers, devrait être pensionnée par le gouvernement pour recruter les forces de Sa Majesté. Mme F..gs..n, la dernière sur la liste, a une main très utile et de très bon accord avec tout le monde; soyez chrétien ou païen, brun ou blond, court ou long, de travers ou droit, elle ne s'en met pas en peine, pourvu que l'argent ne soit pas léger; mais, pour ne pas être trompée, elle portait constamment une paire de balances pour peser l'or: malgré le grand nombre d'admirateurs de différentes complexions et nations que cette dame a eus, ses passions amoureuses ne sont pas encore absorbées, comme peut l'attester un certain gentilhomme irlandais, grand et à larges épaules, qui, il est vrai, est forcé de faire avec elle un devoir très dur, ce dont ne peuvent disconvenir les personnes qui connaissent Mme F..gs..n.. qui (pour me servir de ses propres expressions) lorsqu'elle tient dans ses bras l'homme qu'elle aime, s'abandonne tout à fait. Marie Br...n a été pareillement engagée dans ce séminaire...


«Rendons une dernière visite à Charlotte Hayes, avant qu'elle ne quitte King's-Place; cependant, comme elle était résolue avant de se retirer du commerce de faire quelques coups d'éclat, elle commença d'abord par recruter de deux manières différentes de nouvelles nonnes toutes fraîches pour son séminaire; la première, par la visite des registres d'offices; la seconde, par les avertissements insérés dans les papiers publics. Nous allons donner une idée de ces deux opérations.

«Charlotte s'habilla d'une manière simple et, ressemblant, par sa mise et son maintien, à la femme d'un honnête négociant, elle alla dans les différents bureaux des registres d'offices, aux alentours de la ville, demandant une jeune personne âgée de vingt ans, pleine de santé, dont le principal emploi serait de servir une dame qui demeurait chez elle au premier étage; quelquefois elle jugeait convenable de rendre sa locataire malade au point de garder le lit; d'autres fois, elle la rendait vaporeuse; mais les gages étaient forts et bien au-dessus du prix ordinaire. Afin d'amener son plan à exécution, elle prit des logements et même des petites maisons agréablement meublées dans les différents quartiers de la ville, de crainte que le caractère de son séminaire, si on fût venu prendre des renseignements dans le voisinage, n'eût donné de l'alarme et n'eût empêché l'accomplissement de son dessein. Lorsque quelque fille honnête, d'une figure jolie et annonçant la santé, se présentait à elle, elle la retenait toujours pour la dame qui demeurait au premier étage, qui était très mal et qu'elle ne pouvait pas voir; mais elle lui disait qu'il fallait que la servante couchât auprès d'elle, parce que ses infirmités étaient si grandes qu'il était important qu'elle eût, pendant toute la nuit, une personne pour la veiller.

«Les préliminaires furent ainsi établis; comme les servantes vont généralement le soir prendre possession de leurs places, la fille innocente, qui s'était présentée à elle, fut conduite dans une chambre très sombre, parce que les yeux de la dame étaient dans un si triste état qu'ils ne pouvaient pas supporter la lumière. A dix heures, toute la maison était tranquille, et chacun paraissait être livré au sommeil; mais, avant de se livrer au repos, on avait eu un bon souper. On accorda à la fille, qui avait fort bon appétit, la permission de souper avec Mme Charlotte; on lui donna de la forte bière et, pour lui montrer qu'elle serait bien traitée, on la favorisa d'un verre de vin; les esprits de Nancy étant ainsi animés, elle se coucha dans le lit qui était dressé auprès de celui de sa vieille maîtresse supposée. Quand, hélas! la pauvre innocente fille se trouve dans son premier sommeil entre les bras du lord C...n, du lord B...ke ou du colonel L..., elle se plaint de la supercherie; les cris qu'elle jette n'apportent aucun soulagement à sa situation, et, voyant qu'il lui est inévitable d'échapper à son sort, elle cède probablement. Le lendemain matin, elle se trouve seule avec quelques guinées et la perspective d'avoir une nouvelle robe, une paire de boucles d'argent et un mantelet de soie noire. Ainsi trompée, il n'y a plus de grandes difficultés de l'engager à quitter cette maison et de se rendre dans le séminaire établi dans King's-Place, afin de faire place à une autre victime qui doit être sacrifiée de la même manière.

«Quand ces ressources ne remplissaient pas suffisamment les projets de Charlotte, elle avait recours aux avertissements qu'elle faisait insérer dans les papiers du jour, qui souvent lui produisaient l'effet désiré et lui procuraient, pour la prostitution, un grand nombre de jolies nonnes innocentes et confiantes. La plupart de ces avertissements étaient d'une nature sérieuse et portaient avec eux, pour toutes les jeunes personnes qui se proposaient d'entrer en service, toutes les apparences de la vérité, de la sincérité et le témoignage dl la bonté du lieu; quelquefois Charlotte enjolivait son style en donnant à entendre que l'on serait chez elle sur le pied d'amie, et par ces publications badines elle trompait ainsi l'innocence confiante. Voici un avertissement qu'elle fit paraître il y a quelque temps et qu'elle adressa à George S...n:

«—On a besoin d'une jeune personne de vingt ans, tout au plus, d'une bonne famille, qui ait eu la petite vérole et qui n'ait, en aucune manière, servi dans la capitale; elle doit savoir tourner ses mains à toute chose, vu qu'on se propose de la mettre sous un cuisinier habile et très expérimenté; elle doit entendre le repassage et connaître la boulangerie, ou du moins en savoir assez pour faire soulever la pâte; elle doit avoir également assez de connaissances pour conserver le fruit. On lui donnera de bons gages et de grands encouragements si elle devient habile et si elle conçoit facilement et profite des instructions qui lui seront faites pour son avantage.»

«Tout badin que puisse paraître cet avertissement, il produisit néanmoins son effet et il procura au moins une demi-douzaine de jeunes personnes qui, en conséquence, se présentèrent pour entrer au service et qui profitèrent bientôt des instructions qui leur étaient données.