«Charlotte, par ses ruses, avait initié dans les secrets de son séminaire une douzaine de jeunes filles, belles, florissantes et saines; elle commença d'abord par leur faire apprendre un nouveau genre d'amusement pour divertir ses nobles et honorables convives, et, après leur avoir fait subir, deux fois par jour et pendant une quinzaine, leurs exercices, elle envoya, après ce laps de temps, une circulaire à ses meilleures pratiques, dont voici le contenu:

«—Mme Hayes présente ses compliments respectueux à lord ...; elle prend la liberté de l'informer que demain soir, à sept heures précises, une douzaine de belles nymphes, vierges et sans taches, ne respirant que la santé et la nature, exécuteront les célèbres cérémonies de Vénus, telles qu'elles sont pratiquées à Otaïti, d'après l'instruction et sous la conduite de la reine Oberea, dans lequel rôle Mme Hayes paraîtra.»

«Afin que le lecteur puisse se former une idée compétente de leurs exercices, nous allons donner la citation suivante, tirée du voyage de Cook, et écrite par le célèbre docteur Hawkesworth:

«—Telles étaient nos matines...» En parlant des cérémonies religieuses exécutées dans la matinée par les Indiens, il dit: «Nos Indiens jugeaient convenable de célébrer leurs vêpres d'une manière toute différente: un jeune homme de six pieds de haut et une petite fille d'environ onze à douze ans faisaient un sacrifice à Vénus, devant plusieurs personnes de leur pays et un grand nombre de leur nation, sans se douter nullement de leur conduite indécente, comme il le paraissait d'après la conformité parfaite de la coutume de leur endroit. Au nombre des spectateurs se trouvaient plusieurs femmes d'un rang supérieur, particulièrement Oberea, qui, l'on peut dire, avait assisté à toutes leurs cérémonies, car les Indiens lui donnèrent à ce sujet les instructions nécessaires pour bien exécuter sa partie dans un temps où elle était trop jeune pour connaître les importances de ce culte.»

«Le lecteur ne sera certainement pas mécontent du commentaire du docteur Hawkesworth sur l'exécution de ces cérémonies, d'autant qu'elles sont plus que curieuses et vraiment philosophiques. Il dit:

«—Cet événement n'est pas mentionné comme un objet de curiosité oisive, mais il mérite au contraire d'être considéré et de déterminer ce qui a été longtemps débattu en philosophie, si la honte qui accompagne certaines actions, qui, de tous les côtés, sont reconnues être en elles-mêmes innocentes, est imprimée par la nature ou cachée par la coutume: si elle a son origine dans la coutume, quelque générale qu'elle soit, il sera difficile de remonter jusqu'à sa source; si c'est dans l'instinct, il ne sera pas moins difficile de découvrir pour quel sujet elle fut surmontée par ce peuple dans les mœurs duquel on n'en trouve pas la moindre trace.»

«Voyage de Hawkesworth, v. 2, p. 128.

«Mme Hayes avait certainement consulté ce passage avec une attention toute particulière, et elle conclut que la honte en pareille occasion «était seulement cachée par la coutume». Ayant donc assez de philosophie naturelle pour surmonter tous les préjugés, elle résolut non seulement d'apprendre à ses nonnes toutes les cérémonies de Vénus telles qu'elles sont observées à Otaïti, mais aussi de les augmenter de l'invention, imagination et caprice de l'Arétin. C'était donc à cet effet que dans les répétitions qu'elle avait fait faire à ses nouvelles actrices, elle avait assigné à chacune d'elles les gestes et postures dans lesquels elles étaient déjà très expérimentées.

«Il se trouva à cette fête lubrique vingt-trois visiteurs, de la première noblesse, des baronnets et cinq personnages de la Chambre des Communes.

«L'horloge n'eut pas plus tôt sonné sept heures que la fête commença. Mme Hayes avait engagé douze jeunes gens les mieux taillés dans la forme athlétique qu'elle avait pu se procurer: quelques-uns d'entre eux servaient de modèles dans l'Académie royale, et les autres avaient les mêmes qualités requises pour le divertissement. On avait étendu sur le carreau un beau et large tapis, et on avait orné la scène des meubles nécessaires pour les différentes attitudes dans lesquelles les acteurs et actrices dévoués à Vénus devaient paraître, conformément au système de l'Arétin. Après que les hommes eurent présenté à chacune de leur maîtresse un clou au moins de douze pouces de longueur, en imitation des présents reçus en pareilles occasions par les dames d'Otaïti qui donnaient à un long clou la préférence à toute autre chose, ils commencèrent leurs dévotions et passèrent avec la plus grande dextérité par toutes les différentes évolutions des rites, relativement au mot d'ordre de santa Charlotta, en conservant le temps le plus régulier au contentement universel des spectateurs lascifs, dont l'imagination de quelques-uns d'eux fut tellement transportée qu'ils ne purent attendre la fin de la scène pour exécuter à leur tour leur partie dans cette fête cyprienne, qui dura près de deux heures et obtint les plus vifs applaudissements de l'assemblée. Mme Hayes avait si bien dirigé sa troupe qu'il n'y eut pas une manœuvre qui ne fût exécutée avec la plus grande exactitude et la plus grande habileté.

«Les cérémonies achevées, on servit une belle collation et on fit une souscription en faveur des acteurs et actrices qui avaient si bien joué leurs rôles. Les acteurs étant partis, les actrices restèrent; la plupart d'elles répétèrent la partie qu'elles avaient si habilement exécutée avec plusieurs des spectateurs. Avant que l'on se séparât, le vin de champagne ruissela avec abondance. Les présents faits par les spectateurs et l'allégresse des actrices ajoutèrent à la gaieté de la soirée.