«Vers les quatre heures du matin, chaque actrice, accompagnée d'un sacrificateur, se retira dans sa chambre. Bientôt après, Charlotte se jeta dans les bras du comte... pour mettre en pratique une partie de ce dont elle était si grande maîtresse en théorie.

«Nous allons les laisser jusqu'à midi, l'heure du déjeuner, attendu que les fatigues de la soirée doivent leur avoir imposé la taxe nécessaire du sommeil jusqu'à ce moment.


«... La maison de Mme Hamilton...[3] peut proprement être regardée plutôt comme une maison d'intrigue qu'un séminaire. Les plus belles femmes galantes de cette capitale la fréquentent très souvent. Mme Hamilton n'avait point le caractère mercenaire des autres mères abbesses: elle aimait mieux traiter d'une partie joyeuse, agréable et amusante que de recevoir des personnes tristes, flegmatiques et ennuyantes, qui chassent la bonne humeur en proportion de l'argent qu'elles dépensent. Les hommes instruits, gais, divertissants et aimables se rassemblaient dans sa maison, moins pour satisfaire aucune passion lascive que pour jouir du plaisir d'être dans une bonne compagnie et pour passer quelques heures dans une agréable société.

[3] Miss Nelly Éliott avait adopté le nom de Mme Hamilton.

«D'après ce genre d'amis et de connaissances de Mme Hamilton, le lecteur est en état de se former une idée du motif qui attirait les visiteurs dans sa maison; en parlant ainsi, nous ne prétendons point dire qu'elle est la région de l'amour platonique. Non, il n'est point de femmes plus sensuelles dans la passion amoureuse que Nelly. Il est vrai qu'elle a un homme qu'elle aime ou plutôt qu'elle est la favorite d'un homme de grands moyens et qui a des liaisons avec les théâtres, mais nous ne voulons pas assurer que pendant son absence elle est aussi chaste que Pénélope: non, Nelly est trop sincère pour prétendre à la parenté de Diane; elle vise seulement à garder les apparences et à soutenir la dignité d'une femme honnête...


«... Mme Nelson est une dame qui, dans les premières années de sa vie, fut considérée comme une beauté du plus grand mérite; elle céda à la fin à l'influence de ses passions et se jeta dans les bras du capitaine W....n qui lui fut constant pendant quelque temps, mais qui, ayant rencontré une autre personne agréable, abandonna cette dame et lui laissa prendre son essor; elle se livra bientôt au premier venu; mais lorsqu'elle s'aperçut que ses charmes déclinaient, que sa constitution était en quelque sorte dérangée par les irrégularités de sa conduite et par les visites trop fréquentes auxquelles elle se livrait, elle écouta alors les avis de M. Nelson, qui lui donna à entendre qu'il serait prudent pour elle de se retirer de la vie publique, de prendre son nom et de devenir mère abbesse. Il ajouta qu'il avait quelque crédit chez un tapissier et qu'il jugeait, d'après la connaissance et l'expérience qu'elle avait obtenues dans le cours régulier de sa profession, et d'après l'étude et le jugement approfondi qu'il avait faits de la vie réelle et d'une variété de vocations qu'il avait poursuivies, que le plan était non seulement très praticable, mais pouvait avoir la plus grande réussite.

«Mme Nelson admira son plan et y donna sa sanction; ils louèrent une maison agréable dans le Wardour-Street, Soho, au coin de Holland-Street, qu'ils arrangèrent en très peu de temps et qu'ils meublèrent de la manière la plus élégante. Il était préalablement nécessaire de se procurer un assortiment nécessaire de nonnes qui furent aussitôt prises dans les différents quartiers de la capitale, et nous vîmes bientôt que Nancy Br...n, Maria S....s, Lucy F...scher et Charlotte M...rtin s'étaient aussitôt engagées dans ce séminaire: elles étaient toutes des filles très agréables, quoique quelques-unes d'elles eussent paru dans la ville pendant un assez long temps; il était alors urgent de se pourvoir de religieuses pour le service présent; mais comme Mme Nelson se proposait d'être délicate dans le choix, en attendant elle saisissait toutes les jeunes personnes qui se présentaient.

«Son secrétaire et mari matrimonial était employé à écrire des lettres circulaires aux nobles et aux riches qui étaient connus pour visiter le séminaire de Mme Goadby, etc., etc., ce qui procura à Mme Nelson un nombre considérable de visiteurs. Le lord M....h, le lord D....ne, le lord B....ke, le duc de D....t, le comte H....g, le lord F....th, le lord H....n et une quantité estimable de membres des Communes vinrent la voir; mais, en général, ils se plaignirent tous que les marchandises n'étaient pas de fraîche date, de sorte quelle était fréquemment obligée d'envoyer chercher d'autres dames, afin de satisfaire ses pratiques, ce qui diminuait beaucoup ses profits et faisait perdre à sa maison le crédit et la réputation dont elle paraissait jouir. Mme Nelson, voulant donc rétablir la renommée de son séminaire, se servit de son génie, qui était fertile dans l'art de la séduction, pour obtenir de véritables vierges dont elle pourrait demander un prix considérable; elle alla donc visiter constamment tous les registres d'offices; elle se rendit dans les auberges où les diligences, les carrosses ou autres voitures publiques étaient attendus, et là, par ses insinuations adroites et sous prétexte de procurer des places aux jeunes filles de campagne et autres demoiselles qui se proposaient de servir, elle obtint bientôt un joli assortiment des marchandises les plus fraîches que l'on pût trouver dans Londres.