«Mme Nelson triompha alors de ses rivales. Mme Goadby, en son particulier, devint si jalouse d'elle que, dans le dessein d'établir son séminaire sur le même pied que celui de Mme Nelson, elle fit le tour de l'Angleterre et fut assez heureuse pour amener avec elle une jolie provision de nouvelles marchandises, qu'elle se proposa de présenter à ses convives lors de la rentrée du Parlement.
«Mme Nelson n'eut pas plus tôt appris le but du départ de sa rivale que cette nouvelle, loin de la décourager, excita dans son cœur l'émulation la plus forte de surpasser les projets de Mme Goadby; elle mit une fois de plus son génie imaginatif en marche; elle avait une légère connaissance de la langue française, elle avait appris dans sa jeunesse à travailler à l'aiguille; ayant donc lu dans les papiers un avertissement pour être gouvernante dans une école de jeunes filles, elle fit en conséquence les démarches nécessaires pour avoir cet emploi, et fit tant que par son habileté elle en obtint la place. Comme son dessein n'était pas d'exercer longtemps cette fonction, elle n'essaya point d'améliorer l'éducation des jeunes demoiselles en leur enseignant les bonnes mœurs; au contraire, elle s'efforça de corrompre leur esprit en leur parlant des plaisirs agréables que l'on goûtait dans les caresses d'un beau jeune homme, et en leur donnant à entendre que c'était folie et préjugé de croire qu'il y avait du crime à céder à leurs passions sensuelles. Dans cette vue, elle leur mit entre les mains tous les livres qu'elle jugea convenables à éveiller leur inclination lascive et à leur faire naître les idées les plus impudiques. Les Mémoires d'une fille de joie et autres productions du même genre leur furent secrètement communiqués; elles les lisaient avec avidité. Quand elle vit qu'elle avait suffisamment animé leurs passions et qu'elle avait fait passer dans leurs sens le désir invincible de la flamme amoureuse, un jour, sous le prétexte de prendre l'air, elle se rendit avec deux des plus belles filles de l'école dans sa maison située dans Wardour-Street. Ces deux jeunes demoiselles, qui s'appelaient Miss W...ms et Miss J..nes, étaient âgées d'environ seize à dix-sept ans et appartenaient à de très bonnes familles.
«Mme Nelson avait antérieurement prévenu le lord B... et M. G... de se tenir prêts à recevoir ces aimables personnes. Elles ne furent pas plus tôt entrées dans cette maison qu'elles trouvèrent une collation servie; il y avait des fruits et des confitures en abondance. Mme Nelson informa les jeunes demoiselles qu'elles étaient chez une de ses parentes et qu'elle les priait d'agir librement et sans cérémonie; en conséquence, Miss W...ms et Miss J..nes se livrèrent à leur appétit avec beaucoup de satisfaction; on les engagea à boire un ou deux verres de vin, ce qui anima leur esprit. Mme Nelson jugea alors qu'il était temps d'introduire les gentilshommes; et quoiqu'ils fussent déjà dans la maison, un coup à la porte annonça leur arrivée; en entrant dans l'appartement, ils demandèrent excuse du trouble qu'ils causaient; les jeunes demoiselles furent d'abord alarmées mais la politesse des gentilshommes dissipa bientôt leurs craintes, et on parla agréablement de différentes choses.
«Il commençait déjà à se faire tard, et les jeunes personnes étaient en quelque sorte inquiètes de savoir comment elles pourraient regagner la pension, qui était au-delà de Kensington; lorsque l'on fit entrer la musique et que l'on proposa de danser; elles étaient si passionnées de la danse qu'elles oublièrent aussitôt leurs craintes et même le temps qui s'écoulait tandis qu'elles se divertissaient; en un mot, elles continuèrent de danser jusqu'à minuit; pendant ce temps, on leur fit boire différentes liqueurs pour augmenter l'effervescence de leur passion. Les assiduités de leurs danseurs les empêchèrent de prévoir leur danger et presque leur destruction prochaine.
«Il était deux heures du matin lorsqu'elles se retirèrent pour se coucher; tandis qu'elles se déshabillaient, elles ne purent s'empêcher de parler de la tournure, de l'élégance, de la conduite honnête de leurs danseurs. Miss W...ms avoua qu'elle désirait posséder pendant la nuit le lord B..... dans ses bras, et Miss J..nes déclara qu'elle se croirait complètement heureuse si M. G..... était dans son lit avec elle; les amants, qui étaient aux écoutes, entrèrent sur-le-champ dans leur chambre, en disant qu'il était impossible de refuser des invitations aussi tendres et qu'ils se croiraient plus que des mortels si, après avoir entendu de pareilles déclarations, ils n'offraient pas leurs services.
«Les jeunes demoiselles étaient toutes les deux sur le point de se mettre au lit, et elles n'avaient en ce moment d'autres vêtements que leur chemise, lorsque M. G..., prenant Miss J..nes dans ses bras, la porta sur un lit qui était dans une chambre adjacente, et laissa le lord B..... maître de la personne de Miss W...ms. Elles s'étaient trop avancées pour reculer, et leur destin devint alors inévitable.
«Nous supposons que les amants et les belles nymphes furent aussi heureux que leur situation l'exigeait et qu'ils goûtèrent jusqu'au lendemain un bonheur sans mélange.
«Mais le lendemain, comment retourner à leur école? comment excuser leur absence? Elles prièrent Mme Nelson de les reconduire à leur maîtresse et de donner elle-même quelque raison plausible en leur faveur; elles la supplièrent, les larmes aux yeux, de les accompagner, mais le jeu de Mme Nelson était trop beau; elle avait entièrement les cartes entre les mains; elle en avait déjà joué un sans prendre et avait gagné deux cents guinées; elle espérait avec de telles dames en avoir encore quelques mille. Mais, en peu de temps, les parents des jeunes demoiselles apprirent l'endroit où elles étaient retenues; ils obtinrent du juge voisin un ordre de les rendre et intentèrent un procès contre Mme Nelson.
«Les démarches rigoureuses que les parents de Miss W...ms et de Miss J..nes prirent envers Mme Nelson pour la citer en justice la forcèrent de décamper: le bruit que cette affaire fit dans le voisinage engagea plusieurs voisins à porter plainte contre cette maison de débauche, et si Mme Nelson eût continué plus longtemps son commerce, elle aurait probablement monté à la tribune, non pas pour prêcher, mais pour prier la populace de ne pas la régaler d'œufs durs.