«Des douze nonnes destinées au service du temple de Flore, six ont été élevées dans celui de l'Aurore. Ces jeunes personnes étant dans ce séminaire depuis l'âge de onze ans, nous n'en donnerons aucun détail; les six autres s'appellent Miss Edw..d, Miss Butler, Miss Roberts, Miss Johns..n, Miss Bur..et et Miss Bid..ph.

«Miss Edw..d est une brune piquante de vingt et un ans; elle est la fille d'un bon marchand. Son père, homme très rigide et très intéressé, avait formé le projet de la marier à un négociant âgé de cinquante-deux ans, très riche à la vérité, mais qui joignait à une figure très désagréable un esprit caustique et avaricieux. Miss Edw..d représenta en vain la disproportion d'âge. Son père lui enjoignit expressément de se conformer à ses volontés. Cette jeune fille, se voyant sacrifiée à l'intérêt, résolut de se soustraire à une union qui révoltait son âme; elle s'en alla de la maison paternelle la surveille du jour fixé pour ses noces et se réfugia chez sa marchande de modes qui, craignant que le père de la jeune demoiselle ne lui fît un mauvais parti s'il apprenait qu'elle était chez elle, la conduisit chez Miss Fa..kl..d, à qui elle la recommanda. Cette dame, à cette époque, commençait l'établissement de son sérail; elle la reçut avec affection et l'initia aussitôt dans les mystères de son séminaire auxquels elle se livre aujourd'hui avec une ferveur surprenante.

«Miss Butler, jolie blonde, de la figure la plus voluptueuse, âgée de dix-neuf ans: elle entra chez Miss Fa..kl..d le jour même que Miss Edw..d. Elle perdit son père dans l'âge le plus tendre; sa mère est revendeuse à la toilette. Miss Butler était tous les jours occupée à raccommoder les dentelles, mousselines, gazes et autres effets que sa mère achetait d'occasion dans les ventes. Mme Butler, pour se délasser, le soir, des fatigues de son petit négoce, se dédommageait de son veuvage avec M. James, qui était son compère et le parrain de sa fille. M. James ne manquait pas de venir tous les jours souper avec sa commère. Après le repas, Mme Butler ordonnait à sa fille de se retirer dans sa chambre, qui n'était séparée de la sienne que par une cloison de planches couvertes en papier peint; elle prenait le prétexte de chercher quelque chose dans la chambre de sa fille pour examiner si elle dormait; elle retournait ensuite auprès de son compère; elle jasait avec lui; leur conversation devenait alors si vive, si animée, elle était tellement accompagnée d'exclamations divines que Miss Butler, curieuse d'entendre leur baragouinage, auquel son jeune cœur prenait déjà part, sans en connaître encore le véritable sens, se levait doucement, s'approchait sur la pointe du pied de la cloison, approchait son oreille de la muraille planchéiée, afin d'entendre plus distinctement le sujet sur lequel ils se disputaient avec tant d'ardeur; elle enrageait de ne rien voir et de ne pouvoir pas bien comprendre l'agitation dont ils étaient animés; les mots entrecoupés, joints aux soupirs poussés de part et d'autre pendant l'intervalle de ces exclamations, portaient dans ses sens un feu brûlant dont elle cherchait à se rendre compte. Chaque soir, la même scène se répétait, et Miss Butler n'était pas plus instruite. Ne pouvant résister plus longtemps au désir de connaître particulièrement ce qui se passait entre sa mère et son parrain, elle fit un trou imperceptible à la muraille; elle découvrit alors le motif de leurs ébats et de leurs vives agitations; elle soupira, elle envia la jouissance d'une pareille conversation. Le surlendemain de sa découverte (elle entrait alors dans sa seizième année), sa mère lui dit qu'elle ne rentrerait que le soir et lui recommanda d'avoir bien soin de la maison. M. James vint dans la matinée de ce jour pour voir sa commère; Miss Butler lui dit que sa mère ne serait pas au logement de la journée; elle l'engagea à se reposer, elle lui fit mille prévenances dont il fut enchanté. Le rusé parrain, qui depuis quelque temps convoitait les appas naissants de sa filleule et qui cherchait l'occasion de les admirer de plus près, la complimenta d'abord sur ses charmes; il la prit en badinant sur ses genoux, il la serra avec transport entre ses bras, il l'accabla de mille baisers qu'elle lui rendit avec la même ardeur et comme par forme de reconnaissance. M. James, animé par ses douces caresses et brûlant d'avoir avec sa filleule la même conversation qu'il avait journellement avec sa commère, lui dit qu'il désirait s'entretenir avec elle d'un sujet qui demandait de sa part la plus grande discrétion. Miss Butler, qui lisait d'avance dans ses yeux le préambule de son discours, lui jura le plus grand secret. M. James, enhardi par sa promesse et par les préliminaires de sa harangue à laquelle sa filleule avait l'air de prendre la plus vive attention et qu'elle se gardait bien d'interrompre, poursuivit aussitôt la conversation d'une manière forte et vigoureuse; Miss Butler soutint de même sa réplique; elle alla même, dans la chaleur de l'action, jusqu'à lui pousser trois arguments de suite auxquels il lui fallut répondre; elle avait tant à cœur de prendre la défense d'un sujet aussi beau qu'elle voulut passer à un quatrième argument; mais le parrain, n'ayant plus d'objections valables à lui présenter, s'avoua vaincu; cependant on finit amicalement par un baiser de part et d'autre la dispute, que l'on se proposa de reprendre le lendemain, à l'insu de sa mère. M. James prit donc congé de sa filleule et revint à son heure ordinaire voir sa commère qui, dès que sa fille fut couchée, reprit la même conversation de la veille; mais la bonne dame avait beau exciter son compère à lui répondre, il ne pouvait s'exprimer; la parole lui manquait; elle fut d'autant plus surprise de son silence, auquel elle ne s'attendait pas, qu'elle n'avait jamais eu tant envie de causer; elle fut donc obligée, à son grand mécontentement, d'abandonner la conversation. Miss Butler, qui observait tout ce qui se passait et qui, comme sa mère, avait la démangeaison de parler, se promit bien d'empêcher le lendemain son parrain d'avoir une grande conférence avec elle; en effet, elle s'y prit si bien qu'elle le mit hors d'état de soutenir le moindre argument, ce qui désespéra tellement sa mère qu'elle crut qu'il était attaqué de paralysie. Cependant, Mme Butler, ennuyée de ne pouvoir plus tirer une parole favorable de son compère, commença à le soupçonner d'indifférence à son égard: elle remarqua que M. James lui demandait depuis quelques jours si elle avait bien des courses à faire le lendemain; ses questions réitérées et les prévenances de sa fille pour son parrain lui firent augurer qu'il y avait de l'intelligence entre eux; elle voulut donc s'en convaincre; pour cet effet, elle dit un soir à sa fille, devant M. James, qu'elle sortirait le lendemain de bonne heure et qu'ayant de grandes courses à faire, elle dînerait en route. A cette nouvelle, le parrain et la filleule se regardèrent d'un œil de satisfaction, ce qui la confirma dans ses soupçons. Mme Butler s'en alla donc de bon matin, comme elle l'avait annoncé la veille; elle se plaça en sentinelle dans un café peu éloigné de sa maison, d'où elle pouvait tout épier; elle vit bientôt M. James qui, d'un air joyeux, se rendait chez elle; elle suivit peu de minutes après ses pas; elle ouvrit doucement sa porte, entra brusquement dans la chambre de sa fille, où elle la trouva en grands pourparlers avec son parrain, car nos gens conversaient dans ce moment avec tant de chaleur qu'ils n'avaient pas entendu rentrer cette dame. A cette vue, Mme Butler se jeta avec rage sur sa fille; elle l'accabla de malédictions, elle la traîna par les cheveux et la chassa inhumainement de chez elle. M. James voulut prendre sa défense, mais inutilement. Miss Butler, tout éplorée, allait sans savoir où se réfugier, lorsqu'elle rencontra Mme Walp...e qui, émerveillée de sa beauté, lui demanda le sujet de son chagrin, la consola et l'amena chez Miss Fa...kl..d.

«Miss Robert, âgée de vingt-deux ans, est de la figure la plus intéressante; elle perdit ses père et mère dès l'âge le plus tendre; elle fut élevée sous la tutelle de son oncle qui, ayant dissipé toute sa fortune au jeu, sacrifia la sienne de la même manière. Elle avait à peine quinze ans que son oncle devint éperdument amoureux d'elle. M. Roberts, non satisfait d'avoir perdu la légitime fortune de sa nièce qui était considérable, jura la perte de son innocence. Pour venir à ses fins, il commença par lui prodiguer des caresses qu'elle prenait pour les marques sincères de son amitié et que, par conséquent, elle lui rendait dans la même intention. Au lieu de respecter l'attachement simple et naturel de cette jeune personne qui répondait à ses prévenances et à ses attentions, il poussa la scélératesse jusqu'à ravir l'honneur de cette créature faible et sans défense. M. Roberts n'eut pas plus tôt consommé son crime qu'il vit l'abîme infernal ouvert sous ses pieds; sans argent, sans crédit, perdu de réputation, couvert d'infamie, accablé de dettes et de remords, il ne vit d'autre moyen d'échapper au glaive de la justice que d'anéantir lui-même son existence; il se brûla donc la cervelle. Miss Roberts se trouvant alors sans parents, sans fortune, sans expérience, s'abandonna aux conseils d'une amie avec qui elle avait été élevée dans la même pension. Cette amie, dont nous allons donner la description, puisqu'elle figure dans ce séminaire, était liée avec la marchande de modes de Miss Fa...kl..d; elle lui vanta, d'après les récits de ladite marchande de modes, les agréments et les plaisirs dont on jouissait dans la maison de cette dame; elle l'engagea d'y entrer avec elle; Miss Roberts, qui était dénuée de ressources et qui était enchantée de se retrouver avec son amie, consentit à ce qu'elle voulut: elles se rendirent, en conséquence, chez la marchande de modes, qui les présenta à Miss Fa...kl..d.

«Miss Ben...et est justement cette amie de Miss Edw...d et qui entra avec elle dans le séminaire de Miss Fa...kl..d; elle a vingt et un ans et elle est de bonne famille; il n'est point de figure plus enchanteresse que la sienne; ses parents, pour qui les plaisirs bruyants du monde avaient plus de charmes que les agréments d'un ménage paisible, envoyèrent de bonne heure leur fille en pension, afin de s'épargner l'embarras de son éducation. Entièrement livrés à la dissipation, ils épuisèrent leurs santés en passant la plupart des nuits dans les divertissements et ils mangèrent leur fortune qui était immense. La misère et les infirmités, suite ordinaire d'une pareille existence, les accablèrent de leur poids; épuisés par les veilles, les plaisirs et les chagrins, ils ne purent soutenir le fardeau pénible de l'indigence, et ils avancèrent, par leur folle extravagance, le terme de leur dette à la nature. Miss Ben...et venait à peine de retourner à la maison paternelle lorsqu'elle perdit, dans le même temps, ses parents. Orpheline et dénuée de fortune, elle chercha à se placer; elle s'adressa pour cet effet à la marchande de modes de sa mère qui était aussi celle de Miss Fa...kl..d. Cette femme lui vanta tant les agréments de la maison de cette dame que, portée par tempérament aux plaisirs, elle se décida à entrer dans ce séminaire et engagea Miss Edw...d à y venir avec elle.

«Miss J...ne, superbe brune âgée de vingt-deux ans; toute sa personne est un assemblage de volupté; elle est la fille d'une femme entretenue qui, dépensant d'un côté tout ce qu'elle gagnait de l'autre, se trouvait sans cesse dans le besoin: voyant qu'elle n'avait plus d'attraits pour captiver les cœurs, elle ne trouva d'autre ressource pour exister que de se faire succéder dans son infâme négoce par sa fille qui avait à peine quatorze ans; mais les recettes ne répondant point à ses désirs, elle fut condamnée, par sentence, à être enfermée pour dettes. Miss J...ne se vit alors contrainte à se placer dans quelque maison; ayant entendu parler du nouvel établissement de Miss Fa...kl..d, elle se présenta chez cette dame, où elle est toujours demeurée jusqu'à présent.

«Miss Bid...ph, blonde séduisante, âgée de vingt ans. Le jour de sa naissance fut celui de la mort de sa mère. Son père, qui est un artisan et qui n'a point d'attachement pour elle, la laissa de bonne heure courir avec les enfants: elle prit tant de goût à jouer à la maîtresse d'école qu'ennuyée à la longue du peu de zèle des petits garçons, elle s'attacha particulièrement à l'instruction des jeunes gens, qui, suivant elle, avaient des dispositions plus heureuses. Elle gagna tant d'embonpoint dans son travail qu'elle se vit obligée, à l'âge de quinze ans, de quitter son père qui la maltraitait; elle se réfugia chez une sage-femme qui, après l'avoir débarrassée du gain de son école et voyant qu'elle ne voulait plus retourner à la maison paternelle, la recommanda à Miss Fa...kl..d.

«Les visiteurs abonnés de ce temple sont le lord Sh..ri..an, le lord Gr...y, le lord Hamil.on, le lord Bol..br..ke, MM. Sm..let, Vaub..gh, Sh..l..k, W...son, etc.

«Le Temple du Mystère n'est consacré qu'aux intrigues secrètes. Les nonnes du Temple de Flore, ni celles des autres séminaires, n'y sont point admises. Miss Fa..kl..d et son amie Mme Walp..e mettent tant d'adresse, d'honnêteté et de réserve dans ces sortes de négociations qu'elles retirent un produit considérable de ce genre d'affaires. Ne voulant point trahir le secret de ce temple, nous nous abstiendrons de nommer les personnes que le zèle de la dévotion y attire avec affluence...»