Quant à Esther, son seul et unique motif pour se charger de moi pendant le voyage était d'avoir en route la société d'une compatriote. Nous allions dans une ville où, comme elle me disait dans son langage et avec ses gestes:

«Nombre de pauvres campagnardes ont trouvé moyen, par leur bonne conduite, de s'enrichir elles et les leurs. Bien des filles vartueuses ont épousé leurs maîtres, qui les font aujourd'hui rouler en carrosse. On en connaît même quelques-unes qui sont devenues duchesses. La chance fait tout et nous y pouvons prétendre aussi bien que les autres.»

Et un tas de propos pareils qui me faisaient griller d'envie d'entreprendre cet heureux voyage. Que devais-je quitter d'ailleurs? un village où j'étais née, il est vrai, mais où je n'avais personne à regretter; un endroit qui m'était devenu insupportable, depuis qu'à des témoignages de tendresse avaient succédé des airs froids de charité, dans la maison même de l'unique amie dont je pouvais attendre soins et protection. Cette femme, toutefois, se conduisit honnêtement. Elle fit argent des petites choses qui me restaient et me remit, les dettes et les frais d'enterrement acquittés, toute ma fortune, à savoir: huit guinées et dix-sept schellings. J'empaquetai ma modeste garde-robe dans une boîte à perruque et mis mon argent dans une boîte à ressort. Je n'avais jamais vu tant de richesse et ne pouvais concevoir qu'il fût possible de la dépenser; ma joie de posséder un tel trésor était si réelle que je fis très peu d'attention à une infinité de bons avis qui me furent donnés, par surcroît.

Nous partîmes par la voiture de Chester. Je laisse de côté la petite scène des adieux, où je versai quelques larmes de chagrin et de joie. Ma conductrice me servit de mère pendant la route, en considération de quoi elle jugea à propos de me faire payer son écot jusqu'à Londres. Elle fit, à la vérité, les choses en conscience et ménagea ma bourse comme si c'eût été la sienne. Je ne m'arrêterai pas au détail insignifiant de ce qui m'arriva en route, comme, par exemple, les regards que d'un œil humide de liqueur me lançait le postillon, le manège de tel ou tel des voyageurs à mon adresse, déjoué par la vigilance de ma protectrice Esther.


Ce ne fut qu'assez tard, un soir d'été, que nous arrivâmes à la ville, dans notre pesant équipage traîné cependant par deux forts chevaux. Comme nous passions par les grandes rues qui menaient à notre auberge, le bruit des voitures, le tumulte, la cohue des piétons, bref, tout ce nouveau spectacle des boutiques et des maisons me plaisait et m'étonnait à la fois.

Lorsque nous fûmes arrivées à l'auberge et que nos bagages furent descendus, Esther Davis, sur la protection de qui je comptais plus que jamais, me pétrifia par une froide harangue dont voici la substance:

«Loué soit Dieu, nous avons fait un bon voyage. Ça, je m'en vais vite dans ma place; songez à vous mettre en service le plus tôt que vous pourrez; n'appréhendez pas que les places vous manquent; il y en a ici plus que de paroisses. Je vous conseille d'aller au bureau de placement. Pour moi, si j'entends parler de quelque chose, je vous en donnerai avis. Vous ferez bien, en attendant, de prendre une chambre. Je vous souhaite beaucoup de bonheur... J'espère que vous serez toujours brave fille et ne ferez point tort à vos parents.»

Après cette belle exhortation, elle me fit une courte révérence et prit congé de moi, me laissant pour ainsi dire confiée à moi-même, aussi légèrement que je lui avais été confiée.

Je sentis avec une amertume inexprimable la cruauté de son procédé. Elle n'eut pas les talons tournés que je fondis en larmes, ce qui me soulagea un peu, mais point assez pour me tranquilliser l'esprit sur l'embarras où je me trouvais. Un des garçons de l'hôtellerie vint mettre le comble à mes inquiétudes en me demandant si je n'avais besoin de rien. Je lui répondis naïvement que non, mais que je le priais de me faire avoir un logement pour cette nuit. L'hôtesse parut et me dit sèchement, sans être touchée de l'état où elle me voyait, que j'aurais un lit pour un schelling, et que ne doutant pas que je n'eusse des amis dans la ville (ce qui me fit, hélas! pousser un grand soupir), je pourrais me pourvoir le lendemain matin.