Passons à mon histoire. On m'appelait, étant enfant, Frances Hill[10]. Je suis née de parents pauvres, dans un petit village près de Liverpool, dans le Lancashire, de parents extrêmement pauvres et, je le crois pieusement, très honnêtes.
[10] Frances, Françoise; le diminutif de Frances est Fanny, c'est-à-dire Fanchonon, Fanchonette; Hill signifie colline, et l'édition de 1756 de la traduction abrégée par Lambert des Memoirs of a woman of pleasure est intitulée Apologie de la fine galanterie de Mlle Françoise de la Montagne. Mais les traducteurs ne francisent plus les noms propres.
Mon père, qu'une infirmité empêchait de travailler aux gros ouvrages de la campagne, gagnait, à faire des filets, une très médiocre subsistance, que ma mère n'augmentait guère en tenant une petite école de filles dans le voisinage. Ils avaient eu plusieurs enfants dont j'étais restée seule en vie.
Mon éducation, jusqu'à l'âge de quatorze ans passés, avait été des plus communes. Lire ou plutôt épeler, griffonner et coudre assez mal, faisait tout mon savoir. A l'égard de mes principes de vertu, ils consistaient dans une parfaite ignorance du vice et dans une sorte de retenue et de timidité naturelles à notre sexe, dans la première période de la vie, où les objets vous effrayent surtout par leur nouveauté; mais alors nous ne guérissons de la peur que trop tôt aux dépens de notre innocence, lorsque nous nous habituons peu à peu à ne plus voir, dans l'homme, une bête féroce prête à nous dévorer.
Ma pauvre mère avait toujours été tellement occupée de son école et des petits embarras du ménage qu'elle n'avait employé que bien peu de temps à m'instruire. Au reste, elle était trop ignorante du mal pour être en état de me donner des leçons qui pussent m'en garantir.
J'étais entrée dans ma quinzième année, lorsque les chers et regrettables auteurs de ma vie moururent de la petite vérole, à quelques jours l'un de l'autre. Mon père mourut le premier, entraînant ma mère dans la tombe. Je me trouvai, par leur mort, une malheureuse orpheline sans ressources et sans amis, car mon père, qui était du comté de Kent, s'était établi par hasard dans le village. Je fus aussi attaquée de cette contagieuse maladie, mais fort légèrement; je fus bientôt hors de danger et (avantage dont j'ignorais alors la valeur) sans qu'il m'en restât aucune marque. Je passe sur le chagrin, la véritable affliction où cette perte me plongea. Le temps et l'humeur volage de la jeunesse n'en effacèrent que trop tôt de ma mémoire la triste et précieuse époque. Mais ce qui contribua surtout à me la faire oublier, ce fut l'idée, qu'on me mit tout à coup dans la tête, d'aller à Londres chercher une place. Une jeune femme, nommée Esther Davis, alors dans notre village, devait retourner incessamment à Londres, où elle était en service; elle me proposa de l'y suivre, m'assurant de m'aider de ses avis et de son crédit pour me faire placer.
Comme il n'y avait personne au monde qui se mît en peine de ce que je deviendrais et que la femme qui avait pris soin de moi après la mort de mes parents m'encourageait plutôt dans mon nouveau dessein, j'acceptai sans hésiter l'offre qu'on me faisait, résolue d'aller à Londres et d'y tenter fortune; tentative qui, soit dit en passant, est plus funeste qu'avantageuse aux aventuriers de l'un et l'autre sexe, émigrés de leur province.
J'étais enchantée des merveilles qu'Esther Davis me contait de Londres; il me tardait d'y être pour voir les Lions de la Tour, le Roi, la Famille royale, les mausolées de Westminster, la Comédie, l'Opéra, enfin toutes les jolies choses dont elle piquait ma curiosité par ses agréables récits et dont le tableau détaillé me tourna complètement la tête.
Je ne puis non plus me rappeler sans rire la naïve admiration, mêlée d'une pointe d'envie, avec laquelle nous autres pauvres filles, dont les habits du dimanche étaient tout au plus des chemises de grosse toile et des robes d'indienne, nous regardions Esther avec ses robes de satin luisant, ses chapeaux bordés d'un pouce de dentelle, ses rubans aux vives couleurs brochés d'argent; toutes choses qui, pensions-nous, poussaient, naturellement à Londres et qui entrèrent pour beaucoup dans ma détermination d'y aller afin d'en prendre ma part.