«Non, me disait-elle, ma chère poulette, il ne faut pas songer à me dérober tous ces trésors. Il faut que je satisfasse ma vue aussi bien que le toucher... je veux dévorer des yeux cette gorge naissante... Laisse-la-moi baiser... Je ne l'ai point assez considérée... Que je la baise encore une fois!... Ciel! quelle chair douce et ferme! quelle blancheur!... Quels contours délicats!... Oh! le charmant duvet!... De grâce, souffre que je voie tout. C'en est trop... je n'en puis plus... Il faut, il faut...»
Ici elle se saisit de ma main et la porta à l'endroit que l'on sait. Mais que les mêmes choses sont quelquefois différentes! Une épaisse et forte toison couvrait une énorme solution de continuité. Je crus que je m'y perdrais tout entière. Cependant, après s'être bien démenée, son ardeur se ralentit: elle soupira profondément, et, me tenant toujours étroitement serrée entre ses bras, elle semblait, par ses baisers redoublés, attirer nos âmes sur nos lèvres brûlantes et collées ensemble. Ensuite, elle lâcha mollement prise, se remit à mon côté, éteignit la chandelle et retira sur nous la couverture.
J'ignore le plaisir dont elle jouit; mais je sais bien que je goûtai cette nuit, pour la première fois, les transports de la nature; que les premières idées de la corruption s'emparèrent de mon cœur et que j'éprouvai, en outre, que la mauvaise compagnie d'une femme n'est pas moins fatale à l'innocence que la séduction des hommes. Mais, continuons... Lorsque la passion de Phœbe fut assouvie et qu'elle goûtait un calme dont je me trouvais bien éloignée, elle me sonda artificieusement sur tous les points qu'elle crut de l'intérêt de sa vertueuse maîtresse et conçut, par mes réponses, par mon ignorance et par la chaleur de mon tempérament, les espérances les plus flatteuses.
Après un dialogue assez long, ma compagne de lit me laissa à moi-même; si bien que, fatiguée par les violentes émotions que j'avais souffertes, je m'endormis sur-le-champ, et, dans un de ces songes lubriques que les feux du plaisir font naître, je réalisai mes transports à peine inférieurs pour la jouissance à ceux de l'acte réel dans l'état de veille.
Je m'éveillai le matin à dix heures, très gaie et parfaitement reposée. Phœbe, debout avant moi, eut soin de ne faire aucune allusion aux scènes de la nuit. A ce moment, la servante apporta le thé et je m'empressai de m'habiller. Quand Mistress Brown entra en se dandinant, je tremblais qu'elle ne me grondât de m'être levée si tard; mais tout au contraire, elle me mangea de caresses et me dit les choses du monde les plus flatteuses. Nous déjeunâmes, et le thé à peine desservi, on se mit à m'équiper promptement pour me faire paraître avec décence devant un des chalands de la maison, qui attendait déjà que je fusse visible. Imaginez combien mon cœur dut s'enfler de joie à la vue d'un taffetas blanc broché d'argent, qui avait, à la vérité, subi un nettoyage, d'un chapeau en dentelle de Bruxelles, de bottines brodées, et le reste à l'avenant. Je puis dire sans vanité que, malgré tous les soins que l'on prit à me parer, la nature faisait mon plus grand ornement. J'étais d'une taille avantageuse et faite au tour; j'avais les cheveux blonds cendrés luisants, qui flottaient sur mon cou en boucles naturelles; la peau était d'un blanc à éblouir, les traits du visage un peu trop coloré avaient de la délicatesse et de la régularité; j'avais de grands yeux noirs pleins de langueur plutôt que de feu, si ce n'est en de certaines occasions où, disait-on, ils lançaient des éclairs. J'avais au menton une fossette qui était loin de produire un effet désagréable; mes dents, desquelles j'avais toujours eu grand soin, étaient petites, égales et blanches; ma poitrine était haute et bien attachée, on pouvait y voir la promesse plutôt que la réalité de ces seins ronds et fermes qui, avant peu, devaient justifier cette promesse. En un mot, toutes les conditions le plus généralement requises pour la beauté, je les possédais, ou, du moins, ma vanité m'empêchait de contredire la décision de nos souverains juges, les hommes qui tous, à ma connaissance, se prononçaient hautement en ma faveur. Dans mon sexe même, je rencontrai des femmes d'un caractère trop élevé pour me refuser cette justice, tandis que d'autres me louaient encore bien plus sûrement en essayant de m'enlever ce que j'avais de mieux dans ma personne et sur mon visage... En voilà trop, je l'avoue, beaucoup trop, en fait d'éloge de moi-même; mais je serais ingrate envers la nature, envers une beauté à laquelle je dois de si extraordinaires avantages, en tant que plaisirs et fortune, si j'omettais, par fausse modestie, de mentionner des biens si précieux.
Aussitôt ma toilette achevée, nous descendîmes et Mistress Brown me présenta à un vieux cousin de sa propre création, un gentleman, qui, après m'avoir saluée, m'appuya sur la bouche un baiser dont je l'aurais volontiers dispensé. En effet, on ne pouvait guère voir une plus désagréable figure. Que l'on se représente un homme de soixante ans passés, petit et contrefait, de couleur de cadavre, avec de gros yeux de bœuf, une bouche fendue jusqu'aux oreilles, garnie de deux ou trois défenses au lieu de dents, une haleine pestilentielle, enfin un monstre dont le seul aspect faisait horreur.
C'était là le gentleman à qui ma bienfaitrice, son ancienne pourvoyeuse, me destinait. Suivant ce beau projet, elle me fit tenir droite devant lui, me tourna tantôt d'une façon, tantôt de l'autre, et, détachant mon mouchoir, lui fit remarquer les mouvements, la forme et la blancheur de ma gorge.
Quand on crut le bouc suffisamment prévenu par cet échantillon de mes charmes, Phœbe me reconduisit à ma chambre, et, ayant fermé la porte, elle me demanda mystérieusement si je ne serais pas bien aise d'avoir un aussi beau gentleman pour mari. (Je suppose qu'on lui donnait le titre de beau parce qu'il était chamarré de dentelles.) Je répondis naïvement que je ne songeais point au mariage, mais que si jamais j'avais un choix à faire ce serait parmi les gens de ma sorte, me figurant que tous les beaux gentlemen étaient faits sur le modèle de ce hideux animal.
Tandis que Phœbe employait sa rhétorique à me persuader en sa faveur, Mistress Brown, ainsi que j'ai ouï dire depuis, l'avait taxé à cinquante guinées pour la seule permission d'avoir un entretien préliminaire avec moi, et à cent de plus au cas qu'il obtînt l'accomplissement de ses désirs, le laissant maître de me récompenser comme il le jugerait à propos. Le marché fut à peine conclu qu'il prétendit qu'on lui livrât la marchandise sur-le-champ. On eut beau lui représenter que je n'étais pas encore préparée à une pareille attaque, qu'il fallait tâcher de m'apprivoiser avant de brusquer les choses; que, timide et jeune comme je l'étais, on risquerait de m'effaroucher et de me rebuter par trop de précipitation. Discours inutiles; tout ce qu'on put obtenir de lui fut qu'il patienterait jusqu'au soir.
Pendant le dîner, mes deux embaucheuses ne cessèrent d'exalter le merveilleux cousin: