«J'avais eu le bonheur de le rendre sensible dès la première vue... il me ferait ma fortune si je voulais être bonne fille et ne point écouter mes caprices... que je pouvais compter sur son honneur... que je serais au niveau des plus grandes dames... j'aurais un carrosse pour me promener...»

Elles ajoutèrent à ces fastidieux propos maintes autres bêtises capables de tourner la tête d'une pauvre innocente telle que moi, si l'aversion insurmontable que j'avais pour lui n'eût rendu leur babil sans effet. La bouteille aussi allait grand train, afin, je suppose, de trouver un auxiliaire dans la chaleur de mon tempérament pour l'assaut qui se préparait.

La séance fut si longue qu'il était environ sept heures quand nous sortîmes de table. Je montai à ma chambre; le thé fut bientôt servi; notre vénérable maîtresse entra, escortée de mon effroyable satyre. L'introduction faite, on prit le thé, puis lorsqu'il fut desservi elle me dit qu'une affaire de la dernière importance la forçait de nous quitter, que je l'obligerais sensiblement de vouloir bien tenir compagnie à son cher cousin jusqu'à son retour.

«Pour vous, monsieur, ajouta-t-elle, songez, par vos attentions et vos bonnes manières, à vous rendre digne de l'affection de cette aimable enfant. Adieu, ne vous ennuyez point.»

En proférant ces derniers mots, la perfide était déjà presque au bas de l'escalier. Je m'attendais si peu à ce départ précipité, que je tombai sur le canapé comme pétrifiée. Le monstre se mit aussitôt près de moi et voulut m'embrasser; son haleine infecte me fit évanouir. Alors, profitant de l'état où j'étais, il me découvrit brusquement la gorge, qu'il profana de ses regards et de ses attouchements impurs. Encouragé par cet heureux début, l'infâme m'étendit de mon long et eut l'audace de glisser une de ses mains sous mes jupes; cette outrageante tentative me rappela à la vie. Je me relevai avec promptitude et le suppliai, fondant en larmes, de ne me faire aucune insulte.

«—Qui, moi, ma chère? dit-il, vous faire insulte! Ce n'est pas mon intention; est-ce que la vieille madame ne vous a pas appris que je vous aime? que je suis dans le dessein de...»

«—Je sais cela, monsieur, interrompis-je; mais je ne saurais vous aimer, sincèrement je ne le puis... De grâce, laissez-moi... Oui, je vous aimerai de tout mon cœur si vous voulez me laisser et vous en aller.»

C'était parler en l'air. Mes pleurs ne servirent qu'à l'enflammer davantage; il m'étendit de nouveau sur le canapé et après avoir jeté mes jupes par-dessus la tête, le vilain fit, en soufflant et mugissant comme un taureau, des efforts qui se terminèrent par une libation involontaire. Ce bel exploit achevé, il me vomit, dans sa rage, toutes les horreurs imaginables, disant «qu'il ne me ferait pas l'honneur de s'occuper davantage de moi; que la vieille maquerelle pouvait chercher un autre pigeon..., qu'il ne serait plus ainsi dupé par une bégueule de campagnarde...; qu'il pensait bien que j'avais donné mon pucelage à quelque manant de mon pays et que je venais vendre mon petit lait à la ville». J'écoutai toutes ces insultes avec d'autant plus d'indifférence que je me flattais de n'avoir rien à redouter de ses brutales entreprises.

Cependant, les pleurs qui coulaient de mes yeux, mes cheveux épais (mon bonnet était tombé dans la lutte), ma gorge nue, en un mot, le désordre attendrissant où j'étais, ranimèrent sa luxure. Il radoucit le ton et me dit que si je voulais me prêter de bonne grâce avant que la vieille revînt, il me rendrait son affection; en même temps il se mit en devoir de m'embrasser et de porter la main à mon sein; mais, la crainte et la haine me tenant lieu de force, je le repoussai avec une violence extrême, et m'étant saisie de la sonnette, je la secouai tant que la servante monta voir ce qu'il y avait, si le gentleman demandait quelque chose.

Quoique Martha fût accoutumée dès longtemps aux scènes de cette espèce, elle ne put me voir ensanglantée et chiffonnée comme je l'étais sans émotion. De sorte qu'elle le pria immédiatement de descendre et de me laisser reprendre mes sens, lui promettant que Mistress Brown et Phœbe rajusteraient les choses à leur retour... qu'il n'y aurait rien de perdu pour laisser respirer un peu la pauvre petite... qu'en son particulier elle ne savait que penser de tout ceci, mais qu'elle ne me quitterait pas que sa maîtresse ne fût rentrée. Le vieux singe, voyant qu'il serait inutile de persister, sortit de la chambre, plein de rage, et me délivra de son abominable figure.