Après son départ, Martha jugea, au pitoyable état où j'étais, que j'avais besoin de repos et m'offrit en conséquence quelques gouttes d'ammoniaque et de me mettre au lit; ce que je refusai par la crainte que me donnait le retour du monstre qui venait de me quitter. Cependant, Martha me persuada si bien que je me couchai, en proie au plus vif chagrin et agitée par la cruelle inquiétude d'avoir déplu à Mistress Brown, dont je redoutais la vue, tant était grande ma simplicité, car ni la vertu ni la modestie n'avaient eu aucune part dans la défense que j'avais faite: elle provenait uniquement de l'aversion que m'avait inspirée la brutalité de l'horrible séducteur de mon innocence.
Les deux appareilleuses rentrèrent à onze heures du soir, et sur le récit que ma libératrice leur fit des procédés brutaux du faux cousin à mon égard, les perfides employèrent tous les soins imaginables pour me rassurer et me tranquilliser l'esprit. Cependant elles se flattaient que ce n'était que partie remise, et que je leur ferais gagner tôt ou tard le restant du marché; mais heureusement je n'eus que la peur. Le lendemain au soir j'appris, avec une joie extrême, que l'homme en question, nommé Mr Crofts, et qui était un marchand des plus considérables, venait d'être arrêté par ordre du roi, sous l'inculpation de s'être indûment approprié près de quarante mille livres par des opérations de contrebande. Ses affaires étaient, disait-on, si désespérées que, en eût-il encore le goût, il n'avait plus le moyen de poursuivre ses vues sur moi, car on venait de le jeter en prison et il n'était pas probable qu'il en sortirait de sitôt. Mistress Brown, persuadée par le mauvais succès de cette première épreuve qu'il fallait, avant de faire de nouvelles tentatives, essayer d'adoucir mon humeur sauvage, crut que le plus sûr moyen était de me livrer aux instructions d'une troupe de filles qu'elle entretenait à la maison. Conformément à ce beau projet, elles eurent toute liberté de me voir.
En effet, l'air délibéré de ces folles créatures, leur gaieté, leur étourderie, me gagnèrent tellement le cœur, qu'il me tardait d'être agrégée parmi elles. La timide retenue, la modestie, la pureté de mœurs que j'avais apportées de mon village se dissipèrent en leur compagnie comme la rosée du matin disparaît aux rayons du soleil.
Mistress Brown me gardait pourtant toujours sous ses yeux jusqu'à l'arrivée de lord B... de Bath, avec qui elle devait trafiquer de ce joyau frivole qu'on prise tant et que j'aurais donné pour rien au premier crocheteur qui aurait voulu m'en débarrasser; car dans le court espace que j'avais été livrée à mes compagnes, j'étais devenue si bonne théoricienne qu'il ne me manquait plus que l'occasion pour mettre leurs leçons en pratique. Jusque-là je n'avais encore entendu que des discours; je brûlais de voir des choses; le hasard me satisfit sur cet article lorsque je m'y attendais le moins.
Un jour, vers midi, que j'étais dans une petite garde-robe obscure, séparée de la chambre de Mistress Brown par une porte vitrée, j'entendis je ne sais quel bruit qui excita ma curiosité. Je me glissai doucement et je me postai de telle façon que je pouvais tout voir sans être vue. C'était notre Révérende Mère Prieure elle-même, suivie d'un jeune grenadier à cheval, grand, bien découplé, et, selon les apparences, un héros dans les joyeux ébats.
Je n'osais faire le moindre mouvement, ni respirer, de peur de manquer, par mon imprudence, l'occasion d'un spectacle fort intéressant; mais la paillarde avait l'imagination trop pleine de son objet présent pour que toute autre chose fût capable de la distraire. Elle s'était assise sur le pied du lit, vis-à-vis de la garde-robe, d'où je ne perdis pas un coup d'œil de ses monstrueux et flasques appas. Son champion avait l'air d'un vivant de bon appétit et expéditif. En effet, il posa sans cérémonie ses larges mains sur les effroyables mamelles, ou plutôt sur les longues et pesantes calebasses de la mère Brown. Après les avoir patinées quelques instants avec autant d'ardeur que si elles en avaient valu la peine, il la jeta brusquement à la renverse et couvrit de ses cotillons sa face bourgeonnée par le brandy. Tandis que le drôle se débraillait, mes yeux eurent le loisir de faire la revue des plus énormes choses qu'il soit possible de voir et qu'il n'est pas aisé de définir. Qu'on se représente une paire de cuisses courtes et grosses, d'un volume inconcevable, terminée en haut par une horrible échancrure, hérissée d'un buisson épais de crin noir et blanc, on n'en aura encore qu'une idée imparfaite.
Mais voici ce qui occupa toute mon attention. Le héros produisit au grand jour cette merveilleuse et superbe pièce qui m'avait été inconnue jusqu'alors et dont le coup d'œil sympathique me fit sentir des chatouillements presque aussi délectables que si j'eusse dû réellement en jouir. Puis le drille se laissa tomber sur la dame. Aussitôt les secousses du lit, le bruit des rideaux, leurs soupirs mutuels m'annoncèrent qu'il avait donné dans le but.
La vue d'une scène si touchante porta le coup de mort à mon innocence.
Pendant la chaleur de l'action, glissant ma main sous ma chemise, j'enflammai le point central de ma sensibilité et je tombai tout à coup dans cette délicieuse extase où la nature, accablée de plaisir, semble se confondre et s'anéantir.
Quand j'eus assez repris mes sens pour être attentive au reste de la fête, j'aperçus la vieille dame embrassant comme une forcenée son grenadier qui paraissait en cet instant plus rebuté que touché de ses caresses. Mais une rasade d'un cordial qu'elle lui fit avaler et certain mouvement officieux lui rendirent bientôt son premier état. Alors j'eus tout le loisir de remarquer le mécanisme admirable de cette partie essentielle de l'homme. Le sommet écarlate de l'instrument, ses dimensions, un buisson qui en ombrageait la racine, joint au vaste gousset qui l'accompagnait, tout fixa mon attention et augmenta mes transports, qui ne firent que s'accroître par l'aspect des plaisirs d'un second combat, que ma position me fit voir distinctement.