Jamais, du reste, garçon n'eut plus que lui, dans sa figure, de quoi tourner la tête à une fille et lui faire passer par-dessus toutes les considérations pour le plaisir de suivre un amant.

En effet, à toutes les perfections de beauté masculine qui se trouvaient réunies dans sa personne, il ajoutait un air de bon ton et de noblesse, une certaine élégance dans la manière de porter sa tête, qui le distinguait encore davantage; ses yeux étaient vifs et pleins d'intelligence; ses regards avaient en eux quelque chose de doux à la fois et d'imposant; sa complexion brillait des aimables couleurs de la rose, tandis que sur ses joues un rose tendre et vif, indéfinissable, le prémunissait victorieusement contre le reproche de manquer de vie, d'être lymphatique et mou, qu'on adresse ordinairement aux jeunes gens d'un blond aussi prononcé qu'était le sien.

Notre petit plan fut que je m'échapperais le jour suivant, vers les sept heures du matin (chose que je pouvais promettre, car je savais où trouver la clef de la porte donnant sur la rue), et lui m'attendrait dans un carrosse au bout de la rue. Je lui recommandai ne pas donner à connaître qu'il m'eût vue, pour des raisons que je lui dirais à loisir. Ensuite, de peur de faire échouer notre projet par indiscrétion, je m'arrachai de sa présence et remontai sans bruit à ma chambre. Phœbe dormait encore; je me déshabillai promptement et me remis au lit, le cœur rempli de joie et d'inquiétude.

Cependant le seul espoir de satisfaire ma flamme dissipa petit à petit toutes mes craintes. Mon âme était tellement occupée de cet adorable objet que j'aurais versé tout mon sang pour le voir et jouir de lui un instant. Il pouvait faire de moi ce qu'il voulait: ma vie était à lui, je me serais, crue trop heureuse de mourir d'une main si chère.

Je passai dans de semblables réflexions ce jour-là, qui me parut une éternité. Combien de fois ne me prit-il pas envie d'avancer la pendule, comme si ma main eût pu en hâter le temps? Je suis surprise que les gens de la maison ne remarquèrent pas alors quelque chose d'extraordinaire en moi, surtout lorsqu'à dîner on vint à parler de cet adorable mortel qui avait déjeuné au logis:

«Ah! s'écriaient mes compagnes, qu'il est beau, complaisant, doux et poli!»

Elles se seraient arrachées le bonnet pour lui. Je laisse à penser si de pareils discours diminuaient le feu qui me consumait. Néanmoins l'agitation où je fus toute la journée produisit un bon effet. Je dormis assez bien jusqu'à cinq heures du matin; je me glissai incontinent hors du lit, et m'étant habillée en un clin d'œil, j'attendis avec autant d'impatience que de crainte le moment heureux de ma délivrance. Il arriva enfin, ce délicieux moment. Alors, encouragée par l'amour, je descendis sur la pointe des pieds et gagnai la porte, dont j'avais escamoté la clef à Phœbe.

Dès que je fus dans la rue, je découvris mon ange tutélaire, qui m'attendait. Voler comme un trait à lui, sauter dans le carrosse, me jeter au cou de mon ravisseur, et fouette cocher, tout cela ne fit qu'un.

Un torrent de larmes, les plus douces que j'aie versées de ma vie, coula immédiatement de mes yeux. Mon cœur était à peine capable de contenir la joie que je ressentais de me voir entre les bras d'un si beau jeune homme. Il me jurait, chemin faisant, dans les termes les plus passionnés, qu'il ne me donnerait jamais sujet de regretter la démarche où il m'avait embarquée. Mais, hélas! quel mérite y avait-il dans cette démarche? N'était-ce pas mon penchant qui me l'avait fait faire?

En quelques minutes (car les heures n'étaient plus rien pour moi), nous descendîmes à Chelsea[12], dans une fameuse taverne réputée pour les parties fines. Nous y déjeunâmes avec le maître de la maison, qui était un réjoui du vieux temps et parfaitement au fait du négoce. Il nous dit d'un ton gai et en me regardant malicieusement qu'il nous souhaitait une satisfaction entière; que, sur sa foi, nous étions bien appariés; que grand nombre de gentlemen et de ladies fréquentaient sa maison, mais qu'il n'avait jamais vu un plus beau couple; qu'il jurerait que j'étais du fruit nouveau; que je paraissais si fraîche, si innocente, et qu'en un mot mon compagnon était un heureux mortel. Ces éloges, quoique grossiers, me plurent infiniment et contribuèrent à dissiper la crainte que j'avais de me trouver seule à la discrétion de mon nouveau souverain; crainte où l'amour avait plus de part que la pudeur. Je souhaitais, je brûlais d'impatience de me trouver seule avec lui, je serais morte pour lui plaire, et pourtant je ne sais comment ni pourquoi je craignais le point capital de mes plus ardents désirs. Ce conflit de passions différentes, ce combat entre l'amour et la modestie me firent pleurer de nouveau. Dieu! que de pareilles situations sont intéressantes pour de vrais amants!