Le jeune étranger était assis sur le lit, vis-à-vis de nous; Polly, assise sur un de ses genoux, le tenait embrassé; l'extrême blancheur de sa peau, contrastait délicieusement avec le brun doux et lustré de son amant, leurs langues enflammées, collées l'une contre l'autre, semblaient vouloir pomper le plaisir dans sa source la plus pure.
Pendant ce tendre badinage, le champion avait repris une nouvelle vie. Tantôt la folâtre Polly le flattait, tantôt elle le pressait et le serrait.
Le jeune homme, de son côté, après avoir épuisé, en la caressant, toutes les ressources de la luxure, se jeta tout à coup à la renverse et la tira sur lui. Elle demeura ainsi quelques instants, jouissant de son attitude. Mais bientôt l'aiguillon du plaisir les embrasant de nouveau, ce ne fut plus qu'une confusion de soupirs et de mots mal articulés.
Il la serre étroitement dans ses bras, elle le presse dans les siens, la respiration leur manque et ils restent tous deux sans donner aucun signe de vie, plongés et absorbés dans une extase mutuelle.
J'avoue qu'il ne me fut pas possible d'en voir davantage: cette dernière scène m'avait tellement mise hors de moi-même, que j'en étais devenue furieuse. Je saisis Phœbe comme si elle avait eu de quoi me satisfaire. Elle eut pitié de moi et, me faisant signe de la suivre, nous nous retirâmes dans notre chambre.
La première chose que je fis fut de me jeter sur le lit; ma compagne s'y étant mise aussi me demanda si je me sentais maintenant l'humeur guerrière, ayant eu le temps de reconnaître l'ennemi. Je ne lui répondis qu'en soupirant. Elle me prit alors la main et la conduisit à l'endroit où j'aurais voulu rencontrer le véritable objet de mes désirs; mais, ne trouvant qu'un terrain plat et creux, je me serais retirée brusquement si je n'avais pas craint de la désobliger. Je me prêtai donc à son caprice et lui laissai faire de ma main ce qu'il lui plut. Quant à moi je languissais désormais pour quelque chose de plus solide et n'étais pas d'humeur à me contenter de ces amusements insipides, si Mistress Brown n'y pourvoyait bientôt. Je sentais même qu'il me serait difficile de différer jusqu'à l'arrivée de mylord B..., quoiqu'on l'attendît incessamment. Par bonheur, je n'eus pas besoin ni de lui ni de ses dépens; l'Amour en personne, lorsque je l'espérais le moins, disposa de mon sort.
Deux jours après l'aventure du cabinet, m'étant levée, par hasard, plus matin qu'à l'ordinaire et tout le monde dormant encore, je descendis pour prendre le frais dans un petit jardin dont l'entrée m'était interdite quand il y avait des chalands au logis. Je fus extrêmement surprise, en voulant traverser un salon, de voir un jeune gentleman qui dormait profondément dans un fauteuil. Ses insouciants compagnons l'avaient laissé là après l'avoir enivré et s'étaient retirés chacun en compagnie d'une maîtresse. Sur la table restaient encore le bol de punch et les verres, dans tout le désordre imaginable après une orgie nocturne. Je m'approchai, par un mouvement naturel aux femmes, pour voir sa physionomie. Mais, ô ciel! quel spectacle! il n'est pas possible d'exprimer l'impression subite que fit sur moi cette charmante vue. Non, cher et doux objet de mes tendres inclinations, je n'oublierai jamais cet instant fortuné où mes yeux émerveillés t'adorèrent pour la première fois... Il me semble que je te revois encore dans la même attitude.
Figurez-vous, madame, un blond adolescent de dix-huit à dix-neuf ans, la tête inclinée sur un coin du fauteuil, les cheveux épais en boucles légères ombrageant à demi un visage où la jeunesse dans toute sa fleur et les grâces viriles se réunissaient pour fixer mes yeux et mon cœur: la langueur même et la pâleur de ce visage, où, par suite des excès de la nuit, le lys triomphait momentanément sur la rose, imprimaient une indicible douceur aux plus beaux traits qu'on pût imaginer; ses yeux clos de sommeil ne laissaient voir que les tranches de leurs paupières réunies, délicieusement bordées de longs cils; au-dessus deux arcs, tels que le crayon n'en saurait dessiner de plus réguliers, ornaient son front, haut, blanc et lisse; enfin, une paire de lèvres vermillonnées, saillantes et gonflées comme si une abeille venait de les piquer, semblaient me porter, au nom de ce charmant dormeur, un défi que j'allais accepter, si la modestie et le respect inséparables dans les deux sexes d'une véritable passion n'avaient arrêté ce premier mouvement.
Mais, en voyant son col de chemise déboutonné et sa poitrine découverte, plus blanche qu'une nappe de neige, le plaisir de la contempler ne fut pas assez puissant pour me le faire prolonger, aux risques d'une santé qui devenait tout d'un coup le souci de ma vie. L'amour qui me rendait timide me rendit tendre aussi. Je lui pris doucement la main et l'éveillai. Il parut d'abord étonné et tressaillit en me regardant d'un air égaré; mais, après m'avoir considérée, il me demanda quelle heure il était. Je le lui dis et j'ajoutai que je craignais qu'il ne s'enrhumât en restant ainsi exposé à l'air. Il me remercia avec une douceur qui répondait admirablement à celle de ses yeux. Il ne doutait pas que je ne fusse une des pensionnaires du bercail et que je ne vinsse pour lui offrir mes services. Néanmoins, soit qu'il craignît de m'offenser, soit que sa politesse naturelle le retînt dans les bornes de l'honnêteté, il me parla le plus civilement du monde et me donnant un baiser, il me dit que si je voulais passer une heure avec lui je n'aurais pas lieu de m'en repentir. Quoique mon amour naissant m'y invitât, la crainte d'être surprise par les gens de la maison me retenait.
Je lui dis que, pour des motifs que je n'avais pas le loisir de lui expliquer, je ne pouvais rester plus longtemps en sa compagnie et que peut-être je ne le reverrais de mes jours; ce que je ne pus proférer sans laisser échapper un soupir du fond du cœur. Mon conquérant, qui, à ce qu'il m'a avoué depuis, n'avait pas moins été frappé de ma figure que moi de la sienne, me demanda précipitamment si je voulais qu'il m'entretînt, ajoutant qu'il me mettrait en chambre sur-le-champ et payerait ce que je devais dans la maison. Quelque folie qu'il y eût à accepter une pareille offre de la part d'un inconnu, qui était trop jeune pour qu'on pût avec prudence se lier à ses promesses, le violent amour dont je me sentais éprise pour lui ne me laissa pas le temps de délibérer. Je lui répondis, toute tremblante, que je me jetais entre ses bras et m'abandonnais aveuglément à lui, soit qu'il fût sincère ou non. Il y avait déjà quelque temps que, pour ne pas courir les mauvais hasards de la ville, il cherchait une fille qui lui convînt; ma bonne fortune voulut qu'il me trouvât à son gré et que nous fissions immédiatement le marché qui fut scellé par un échange de baisers, dont il se contenta dans l'espoir de jouissances plus continues.