Comme je ne sortais jamais sans mon amant et que je restais le plus souvent au logis, la Jones me faisait de fréquentes visites. La pénétrante commère ne fut pas longtemps à découvrir que nous avions frustré l'Église de ses droits, ce qui ne lui déplut pas, eu égard aux desseins qu'elle ne trouva que trop l'occasion d'exécuter, car elle avait une commission de l'un de ses clients et qui était, soit de me débaucher, soit de me séparer de mon amant à tout prix.
Je vivais depuis huit mois avec cette chère idole de mon âme et j'étais grosse de trois, lorsque le coup funeste et inattendu de notre séparation arriva. Je passerai rapidement sur ces particularités, dont le seul souvenir me fait frissonner et me glace le sang.
J'avais déjà langui deux jours, ou plutôt une éternité, sans entendre de ses nouvelles, moi, qui ne respirais, qui n'existais qu'en lui et qui n'avais jamais passé vingt-quatre heures sans le voir. Le troisième jour, mon impatience et mes alarmes augmentèrent à un tel degré que je n'y pus tenir plus longtemps. Je me jetai aux genoux de Mme Jones, la suppliant d'avoir pitié de moi et de me sauver la vie, en tâchant au plus tôt de découvrir ce qu'était devenu celui qui pouvait seul me la conserver. Elle alla, pour cet effet, dans un Public-House du voisinage, où il demeurait, et envoya chercher la servante du logis dont je lui avais donné le nom et qui était à proximité dans une des rues qui rayonnent sur Covent-Garden. Cette fille vint immédiatement et Mme Jones lui ayant demandé si Charles était en ville, elle répondit que son père, pour le punir d'être avec sa grand-mère en meilleurs termes qu'il n'était lui-même, l'avait envoyé dans un comptoir des mers du Sud, héritage (un riche marchand, son propre frère, venait de mourir) dont il venait de recevoir l'avis.
Le barbare, d'intelligence avec un capitaine de vaisseau, avait si bien concerté ses mesures, que le pauvre malheureux, étant allé à bord du navire, y avait été arrêté comme un criminel, sans pouvoir écrire à personne.
La servante ajouta que, bien sûr, cet éloignement de son jeune et gentil maître causerait la mort de sa grand'mère, ce qui se vérifia en effet, car la vieille dame ne survécut pas d'un mois à la fatale nouvelle, et, comme sa fortune était en viager, elle ne laissa rien d'appréciable à son petit-fils chéri, mais elle refusa absolument de voir son père avant de mourir.
L'artificieuse Jones revint incontinent après me plonger le poignard dans le sein, en me disant qu'il était parti pour un voyage de quatre ans et que je ne devais pas m'attendre à le revoir jamais. Avant qu'elle eût proféré ces dernières paroles, je tombai dans une faiblesse, suivie de convulsions si terribles que je perdis avant terme, en me débattant, l'innocent et déplorable gage de mon amour. Je ne conçois pas, quand je me le rappelle, que j'aie pu résister à tant de calamités et de douleurs. Quoi qu'il en soit; à force de soins, on me conserva une odieuse vie, qui, à la place de cette félicité inexprimable dont j'avais joui jusqu'alors, ne m'offrit tout à coup que des horreurs et de la misère.
Je restai pendant six semaines appelant en vain la mort à mon secours. Ma grande jeunesse et mon tempérament robuste prirent insensiblement le dessus; mais je tombai dans un état de stupidité et de désespoir qui faisait croire que je devinsse folle. Néanmoins le temps adoucit petit à petit la violence de mes peines et en émoussa le sentiment.
Mon obligeante hôtesse avait eu soin, pendant tout cet intervalle, que je ne manquasse de rien; et quand elle me crut dans une condition à pouvoir répondre à ses vues, elle me félicita sur mon heureux rétablissement en ces termes:
«Grâce à Dieu, Miss Fanny, votre santé n'est pas mauvaise à présent. Vous êtes la maîtresse de rester chez moi tant qu'il vous plaira. Vous savez que je ne vous ai rien demandé depuis longtemps; mais, franchement, j'ai une dette à laquelle il faut que je satisfasse sans différer.»
Et après ce bref exorde, elle me présenta un arrêté de compte pour logement, nourriture, apothicaire, etc., somme totale: vingt-trois livres sterling dix-sept schellings et six pence; ce que la perfide, qui connaissait le fond de ma bourse, savait bien que je ne pouvais pas payer; en même temps elle me demanda quels arrangements je voulais prendre. Je lui répondis, fondant en larmes, que j'allais vendre le peu de hardes que j'avais et que si je ne pouvais faire toute la somme, j'espérais qu'elle aurait la bonté de me donner du temps. Mais mon malheur favorisant ses lâches intentions, elle me répondit froidement que, quoi qu'elle fût touchée jusqu'au fond de l'âme de mon infortune, l'état actuel de ses affaires la mettrait dans la cruelle nécessité de m'envoyer en prison. A ce mot de prison, tout mon sang se glaça, et je fus tellement épouvantée que je devins aussi pâle qu'un criminel à la vue du lieu de son exécution.