Cette méchante femme, qui craignait que ma frayeur ne ruinât ses desseins, en me faisant retomber malade, commença à se radoucir et me dit que ce serait ma propre faute si elle en venait à de semblables extrémités, mais que l'on pouvait trouver un honnête homme dans le monde, assez généreux pour terminer cette affaire à notre satisfaction mutuelle, et qu'il viendrait un très honorable gentleman cette après-dîner prendre le thé avec nous, qui sûrement serait fort aise de me rendre ce service.

A ces mots, je restai muette, confondue. Cependant, Mme Jones ayant ainsi arrangé son plan, jugea à propos de ma laisser quelques moments à mes réflexions. Je demeurai près d'une heure abîmée dans les idées les plus horribles que la crainte, la tristesse et le désespoir puissent causer. La scélérate revint à la charge, et feignant d'être touchée de mes malheurs, elle me dit qu'elle voulait me présenter au gentleman, qui, par ses sages avis, me fournirait les moyens de me tirer d'embarras. Après quoi, sans se mettre en peine que je l'approuvasse ou non, elle sort et rentre immédiatement, suivie du gentleman, dont elle avait été en mainte occurrence, comme en celle-ci, l'empressée pourvoyeuse.

Il me fit une profonde révérence, à laquelle je répondis aussi froidement qu'il est naturel de répondre aux civilités de quelqu'un qu'on ne connaît point. Mme Jones, prenant sur elle de faire les honneurs de cette première entrevue, lui présenta une chaise et en prit une pour elle-même; cependant pas un mot ni de part ni d'autre. Un regard stupide et effaré était l'interprète de la surprise où m'avait jetée cette étrange visite. On servit le thé. Ma digne hôtesse, enfin, ne voulant pas perdre son temps, rompit le silence:

«Allons, Miss Fanny, dit-elle dans un style aussi rude que familier et d'un ton d'autorité, levez la tête, mon enfant, ne laissez point détruire un si joli minois par le chagrin. Au bout du compte, le chagrin ne doit pas être éternel; allons, un peu de gaîté. Voici un honorable gentleman qui a entendu parler de vos malheurs et veut vous faire plaisir. Croyez-moi, ne refusez pas sa connaissance, et, sans vous piquer d'une délicatesse hors de saison, faites un bon marché tandis que vous le pouvez.»

Mon inconnu, qui vit aisément qu'une aussi impertinente harangue était moins propre à me persuader qu'à m'irriter, lui fit signe de se taire. Alors, prenant la parole, il me dit qu'il partageait bien sincèrement mon affliction; que ma jeunesse et ma beauté méritaient un meilleur sort; qu'il ressentait depuis longtemps une violente passion pour moi; mais que, connaissant mes engagements secrets avec un autre, il les avait respectés aux dépens de son repos, jusqu'à ce que la nouvelle de mon désastre, en réveillant son respectueux amour, l'avait enhardi à venir m'offrir ses services, à peine arrivé de La Haye, où il avait dû se rendre pour affaire urgente au début de ma maladie, et que la seule faveur qu'il exigeât de moi était que je daignasse les agréer. Tandis qu'il me parlait ainsi, j'eus le temps de l'examiner. Il me parut un homme d'environ quarante ans, vêtu d'un costume simple et uni, avec un gros diamant à l'un de ses doigts, dont l'éclat frappait mes yeux lorsqu'il agitait sa main en parlant et me donnait une plus haute idée de son importance; bref, il pouvait passer pour ce qu'on appelle communément un bel homme brun, avec un air de distinction naturel à sa naissance et à sa condition.

Je ne lui répondis qu'en versant un torrent de larmes, et ce fut un bonheur pour moi que mes sanglots étouffassent ma voix, car je ne savais que lui dire.

Quoi qu'il en soit, la situation attendrissante où il me vit le frappa jusqu'au fond du cœur. Il tira précipitamment sa bourse et paya, sans différer, jusqu'au dernier farthing, tout ce que je devais à Mme Jones. Il en prit une quittance en bonne forme, qu'il me força de garder. Cette infâme racoleuse n'eut pas plus tôt touché son argent qu'elle nous laissa seuls.

Cependant le gentleman, qui n'était rien moins que neuf dans de pareilles affaires, s'approcha d'un air officieux et du coin de son mouchoir m'essuya les pleurs qui me baignaient le visage; après quoi il s'aventura à me donner un baiser. Je n'eus pas le courage de faire la moindre résistance, me regardant dès lors comme une marchandise qui lui était dévolue par le déboursé qu'il venait de faire. Insensiblement il me mania la gorge. Enfin, me trouvant docile au delà de ses espérances, il fit de moi tout ce qu'il voulut. Quand il eut assouvi sa brutalité sans nul respect pour ma déplorable condition, mes yeux se dessillèrent et je gémis (trop tard à la vérité) de la honteuse faiblesse à laquelle je venais de succomber. Je m'arrachais les cheveux, je me tordais les mains, je me frappais la poitrine comme une folle. Si quelqu'un m'eût dit quelques instants auparavant que je serais infidèle à Charles, j'aurais été capable de lui cracher au visage. Mais, hélas! notre vertu et notre fragilité ne dépendent que trop souvent des circonstances où nous nous trouvons. Séduite comme je le fus à l'improviste, trahie par un esprit accablé sous le poids de ses afflictions, saisie des plus grandes frayeurs à l'idée seule de prison, ce sont des conjonctures bien délicates; et sans chercher à m'excuser, il n'en est guère qui pût répondre de ne pas commettre la même faute dans un cas pareil. Au reste, comme il n'y a que le premier pas qui coûte, je crus que je n'étais plus en droit de refuser ses caresses après ce qui s'était passé. Suivant cette réflexion, je me regardai comme lui appartenant.

Néanmoins, il eut la complaisance de ne pas tenter si tôt la répétition d'une scène à laquelle je ne m'étais prêtée que machinalement et par un sentiment de gratitude. Content de s'être assuré ma jouissance, il voulut désormais s'en rendre digne par ses bons procédés et ne devoir rien à la violence.

La soirée étant déjà avancée, on vint mettre le couvert et j'appris avec joie que la Jones, dont l'aspect m'était devenu insupportable, ne serait pas des nôtres.