Pendant le souper, qui était fin et soigné, avec une bouteille de bourgogne et les accessoires sur un plateau, le gentleman, après avoir employé les discours les plus persuasifs que la tendresse puisse suggérer pour adoucir mes ennuis, me dit qu'il s'appelait H..., frère du comte de L..., que mon hôtesse l'avait engagé à me voir et que, m'ayant trouvée extrêmement aimable, il l'avait priée de lui procurer ma connaissance; qu'en un mot il s'estimait trop heureux que la chose eût réussi selon ses désirs, et qu'il me protestait que je n'aurais jamais sujet de me repentir des complaisances que j'aurais pour lui.
Pendant qu'il me parlait ainsi, j'avais mangé deux ailes de perdrix et bu trois ou quatre verres de vin. Mais, soit qu'on y eût mêlé quelque drogue ou que sa vertu restaurative eût naturellement opéré sur mes sens, je me trouvai plus à mon aise et je commençai à ne plus regarder M. H... avec tant de froideur, quoique tout autre à sa place, dans de semblables circonstances, eût été le même pour moi.
Les afflictions ici-bas ont leurs bornes et ne sauraient être éternelles. Mon cœur, accablé jusqu'alors sous le poids des chagrins, se dilata par degrés et s'ouvrit à un faible rayon de contentement. Je répandis quelques larmes, elles me soulagèrent; je soupirai, mes soupirs me rendirent la respiration plus libre; je pris, sans être gaie, un air serein, une contenance plus aisée et moins sérieuse. M. H... était trop expert pour ne pas profiter de cet heureux changement. Il recula adroitement la table, et approchant sa chaise de la mienne, il m'imprima vingt baisers sur la bouche et sur la gorge. Je fis si peu de résistance qu'il crut pouvoir tenter davantage. Le téméraire, en effet, glissant avec dextérité une de ses mains sous mes jupes jusqu'au-dessus de la jarretière, essaya de regagner le poste qu'il avait surpris peu de temps auparavant. Alors je lui dis d'un ton languissant que je ne me trouvais pas bien, que je le suppliais de me laisser. Comme il vit à merveille qu'il y avait dans ma prière plus de grimace et de cérémonie que de sincérité, il consentit à en rester là, mais à la condition que je me mettrais au lit sur-le-champ, ajoutant qu'il sortait pour une demi-heure et qu'il osait espérer qu'à son retour je serais plus traitable. Quoique je ne répondisse rien, l'air dont je reçus sa proposition lui fit connaître que je ne me croyais plus assez ma maîtresse pour refuser de lui obéir.
Un instant après qu'il m'eut quittée, la servante m'apporta un bol en argent plein de ce qu'elle appelait une «potion nuptiale». Je l'eus à peine avalée qu'un feu subtil se glissa dans mes veines; je brûlais, peu s'en fallait que je ne demandasse un homme quel qu'il fût.
La fille n'était pas encore au bas de l'escalier que M. H... rentra en robe de chambre et en bonnet de nuit, armé de deux bougies allumées. Il ferma la porte au verrou. Quoique je m'attendisse bien à le revoir, sa rentrée me causa quelque frayeur. Il s'avance sur la pointe du pied, tâche de me rassurer par de douces paroles, et quittant en hâte sa robe, il s'approche du lit, m'enlève en un clin d'œil et me renverse nue sur un tapis placé près du feu. Là, à genoux, il s'occupe quelque temps à parcourir, avec un regard avide, une gorge ferme, élastique et que la jouissance n'avait pas encore altérée; de là, passant à une taille élégante, à une chute de reins merveilleuse; chaque contour était baisé tour à tour, puis il me fit sentir tout à coup son pouvoir qui, ressuscitant mes esprits animaux, me contraignit à goûter des plaisirs que mon cœur désavouait.
Quelle différence, hélas! de ces plaisirs purement mécaniques à ceux que produit la jouissance d'un amour mutuel où l'âme, confondue avec les sens, se noie pour ainsi dire dans une mer de volupté!
Cependant M. H... ne cessa de me donner des preuves de sa vigueur qu'à la pointe du jour, où nous nous endormîmes d'un profond sommeil.
Vers les onze heures, Mme Jones nous apporta deux excellents potages, que son expérience en ces sortes d'affaires lui avaient appris à préparer en perfection. M. H..., qui s'était aperçu que j'avais changé de couleur à son arrivée, me dit, lorsqu'elle nous eût quittés, que pour me donner une première preuve de son tendre attachement, il voulait me changer de maison et que je n'avais pas à m'impatienter jusqu'à son retour. Il s'habilla et sortit, après m'avoir remis une bourse contenant vingt-deux guinées, en attendant mieux.
Dès qu'il fut dehors, je réfléchis sur ma condition actuelle et sentis la conséquence du premier pas que l'on fait dans le chemin du vice; car mon amour pour Charles ne m'avait jamais paru criminel. Je me regardai comme quelqu'un qui est entraîné par un torrent sans pouvoir regagner le rivage. Le sentiment effroyable de la misère, la gratitude, le profit réel que je trouvais dans cette connaissance avaient en quelque manière interrompu mes chagrins, et si mon cœur n'eût point été engagé, M. H... l'aurait vraisemblablement possédé tout entier; mais la place étant occupée, il ne devait la jouissance de mes charmes qu'aux tristes conjectures où le sort m'avait réduite.
Il revint à six heures me prendre pour me conduire dans un nouveau logis, chez un boutiquier, lequel, par intérêt, était entièrement à la dévotion de M. H... Il lui louait le premier étage, très galamment meublé, pour deux guinées par semaine, et j'y fus aussitôt installée avec une fille pour me servir.