M. H... resta encore toute la soirée avec moi; on nous apporta d'une taverne voisine un souper succulent, et quand nous eûmes mangé, la fille me mit au lit, où je fus bientôt suivie par mon champion, qui, malgré les fatigues de la veille, se piqua, comme il me dit, de faire les honneurs de mon nouvel appartement. Insensiblement je m'habituai aux bonnes façons de M. H... et j'avoue que si ses attentions et ses libéralités (soieries, dentelles, boucles d'oreilles, colliers de perles, montre en or, etc.) ne m'inspirèrent point d'amour, au moins me forcèrent-elles à lui vouer une véritable estime et l'amitié la plus reconnaissante.
Je me vis alors dans la catégorie des filles entretenues, bien logée, de bons appointements, et nippée comme une princesse.
Néanmoins, le souvenir de Charles me causant quelquefois des accès de mélancolie, mon bienfaiteur, pour m'amuser, donnait fréquemment de petits soupers chez moi à ses amis et à leurs maîtresses. Je fus ainsi lancée dans un cercle de connaissances, qui me débarrassa bientôt de ce que mon éducation de villageoise m'avait laissé de pudeur et de modestie.
Nous nous rendions les unes chez les autres et singions dans ces visites de cérémonie les femmes de qualité qui ne savent comment gaspiller leur temps, quoique parmi ces femmes entretenues (et j'en connaissais un bon nombre, sans compter quelques estimables matrones qui vivaient de leurs relations avec elles), j'en connusse à peine une seule qui ne détestât parfaitement son entreteneur et, naturellement, eût le moindre scrupule de lui être infidèle si elle le pouvait sans risques. Je n'avais encore, quant à moi, aucune idée de faire du tort au mien.
Il y avait déjà six mois que nous vivions tous deux du meilleur accord du monde, lorsqu'un jour, revenant de faire une visite, j'entendis quelque rumeur dans ma chambre. J'eus la curiosité de regarder à travers le trou de la serrure. Le premier objet qui me frappa fut M. H... chiffonnant ma servante Hannah, qui se défendait d'une manière aussi gauche que faible, et criait si bas qu'à peine pouvais-je l'entendre:
«Fi donc, monsieur, cela convient-il? De grâce, ne me tourmentez point. Une pauvre fille comme moi n'est point faite pour vous. Seigneur! si ma maîtresse allait venir!... Non, en vérité, je ne le souffrirai pas; au moins je vous avertis, je m'en vais crier.»
Ce qui pourtant n'empêcha point qu'elle se laissât tomber sur le lit de repos, et mon homme ayant levé ses cotillons, elle crut inutile de faire une plus longue résistance. Il monta dessus, et je jugeai à ses mouvements nonchalants qu'il se trouvait logé plus à l'aise qu'il ne s'en était flatté. Cette belle opération finie, M. H... lui donna quelque monnaie et la congédia.
Si j'avais été amoureuse, j'aurais certainement interrompu la scène et tapage; mais mon cœur n'y prenant aucun intérêt, quoique ma vanité en souffrît, j'eus assez de sang-froid pour me contenir et tout voir jusqu'à la conclusion. Je descendis cinq ou six degrés sur la pointe du pied et remontai à grand bruit, comme si j'arrivais à l'instant même. J'entrai dans la salle, où je trouvai mon fidèle berger se promenant en sifflant, d'un air aussi flegmatique que s'il ne s'était rien passé. J'affectai d'abord un air si serein et si gai que l'hypocrite fut ma dupe en croyant que j'étais la sienne. La grosse récréation qu'il venait de prendre l'avait sans doute fatigué, car il prétexta quelques affaires pour n'être pas obligé de coucher avec moi cette nuit-là, et sortit incontinent après.
A l'égard de ma servante, mon intention n'étant pas de l'associer à mes travaux, au premier sujet de mécontentement qu'elle me donna, je la mis à la porte.
Cependant mon amour-propre ne pouvant digérer l'affront que M. H... m'avait fait, je résolus de m'en venger de la même façon. Je ne tardai pas longtemps. Il avait pris, depuis environ quinze jours, à son service, le fils d'un de ses fermiers. C'était un jeune garçon de dix-huit à dix-neuf ans, d'une physionomie fraîche et appétissante, vigoureux et bien fait. Son maître l'avait créé le messager de nos correspondances. Je m'étais aperçue qu'à travers son respect et sa timide innocence, le tempérament perçait. Ses yeux, naturellement lascifs, enflammés par une passion dont il ignorait le principe, parlaient en sa faveur le plus éloquemment du monde, sans qu'il s'en doutât.