«Madame, j'avoue à ma honte que vous me l'avez bien rendu et que je n'ai que ce que je mérite. Nous nous sommes cependant trop offensés tous deux pour continuer à vivre désormais ensemble. Je vous accorde huit jours pour chercher un autre logement. Ce que je vous ai donné est à vous. Votre hôte vous paiera de ma part cinquante guinées et vous délivrera une quittance générale de tout ce que vous lui devez. Je me flatte que vous conviendrez que je ne vous laisse pas dans un état pire que celui où je vous ai prise, ni au-dessous de ce que vous méritez. Ne vous en prenez point à moi si je ne fais pas mieux les choses.»
Alors, sans attendre ma réponse, il s'adressa à Will:
«Quant à vous, beau freluquet, je prendrai soin de votre personne pour l'amour de votre père. La ville n'est pas un séjour qui convient à un pauvre idiot tel que vous; demain vous retournerez à la campagne.»
A ces mots, il sortit. Je me prosternai à ses pieds pour tâcher de le retenir. Ma situation parut l'émouvoir; néanmoins il suivit son chemin, emmenant avec lui son jeune valet, qui sûrement s'estimait fort heureux d'en être quitte à si bon marché.
Je me trouvai encore une fois abandonnée à mon sort par un homme dont je n'étais pas digne; et toutes les sollicitations que j'employai pendant la semaine qu'il m'avait accordée pour chercher un logis ne purent l'engager à me revoir une seule fois.
Will fut renvoyé immédiatement à son village, où, quelques mois après, une grosse veuve, qui tenait une bonne hôtellerie, l'épousa: il y avait tout au moins, je puis le jurer, une excellente raison pour qu'ils vécussent heureux ensemble.
J'aurais été charmée de le voir avant son départ, mais M. H... avait prescrit certaines mesures qui rendaient la chose impossible. Autrement, j'aurais sans aucun doute essayé de le retenir en ville, et je n'aurais épargné ni offres ni dépenses pour me procurer la satisfaction de le garder avec moi. J'avais pour lui une inclination qui ne pouvait être aisément détruite ni remplacée; quant à mon cœur, il était hors de question; toutefois, j'étais contente que rien de pis ne lui fût arrivé, et, en fait, d'après la tournure que prirent les choses, il ne pouvait lui arriver rien de meilleur.
Quant à M. H..., quoique par certaines considérations de convenance j'eusse d'abord cherché à regagner son affection, j'étais assez légère, assez insouciante pour me consoler de mon accident un peu plus vite que je ne l'aurais dû. Mais, comme je ne l'avais jamais aimé et que sa rupture me donnait une sorte de liberté qui avait fait souvent l'objet de mes vœux, je fus promptement réconfortée; et me flattant qu'avec le fonds de jeunesse et de beauté que j'apportais dans les affaires je ne pouvais guère manquer de réussir, ce fut plutôt avec plaisir qu'avec la moindre idée de découragement que je me vis contrainte à compter là-dessus pour tenter fortune.
Sur ces entrefaites, plusieurs des femmes entretenues que je connaissais, ayant bien vite eu vent de ma déconvenue, accoururent me prodiguer l'insulte de leurs malicieuses consolations. La plupart enviaient depuis longtemps le luxe et la splendeur qui m'environnaient; et quoique, parmi elles, il y en eût à peine une seule qui méritât le même sort et qui, tôt ou tard, ne dût le partager, il était facile pourtant de remarquer, à travers leur feinte compassion, leur secret plaisir de me voir ainsi congédiée, et leur chagrin secret de ce qu'il ne m'arrivât rien de pire. Incompréhensible malice du cœur humain et qui n'est pas confinée à la classe dont ces femmes faisaient partie.
Mais le temps approchait où il me fallait prendre une résolution. Tandis que je cherchais autour de moi où je pourrais bien fixer ma résidence, Mme Cole, une sorte de femme discrète et de moyen âge que j'avais connue par une des demoiselles en question, apprenant l'état où je me trouvais, vint m'offrir ses avis loyaux et ses services; et comme je l'avais toujours préférée à toutes mes autres connaissances féminines, je n'en fus que mieux disposée à écouter ses propositions. D'après ce qui en résulta, je ne pouvais tomber, dans tout Londres, en pires ou en meilleures mains; en pires, car, tenant une maison galante, il n'y eut pas de raffinements de luxure qu'elle ne me suggérât pour accommoder ses clients, pas de façon lascive, ni même d'effrénée débauche qu'elle ne prît plaisir à m'enseigner; en meilleures, car personne n'ayant plus qu'elle l'expérience du libertinage de la ville n'était mieux placé pour me conseiller et me préserver des dangers inhérents à notre profession. Et, chose rare parmi ses pareilles, elle se contentait, pour son industrieuse assistance et ses bons offices, d'un profit modéré, sans rien partager de leurs habitudes rapaces. C'était réellement une femme bien née et bien élevée, mais que des revers de fortune avaient lancée dans cette industrie, qu'elle continuait, moitié par nécessité, moitié par goût; car jamais femme ne se montra si active dans son commerce et n'en comprit mieux tous les mystères et toutes les finesses. Elle était, sans contredit, à la tête de sa profession et n'avait affaire qu'à des clients de qualité. Pour satisfaire à leurs demandes, elle entretenait constamment un bon stock de ses filles: ainsi appelait-elle les jeunes personnes que leur jeunesse et leurs charmes recommandaient à son adoption, et dont plusieurs, grâce à son appui et à ses conseils, réussirent très bien dans le monde.