Le lendemain, après une matinée consacrée aux caresses et aux leçons de mes compagnes, nous nous mîmes à table pour dîner, et alors Mme Cole, qui présidait, me donna la première idée de son adresse à diriger ces filles et à leur inspirer pour elle-même de si vifs sentiments d'amour et de respect. Il n'y avait, dans ce petit monde, ni raideur, ni réserve, ni airs de pique, ni jalousies: tout y était gai sans affectation, joyeux et libre.

Après le dîner, Mme Cole, avec l'assistance des jeunes demoiselles, me prévint qu'il y aurait ce soir même un chapitre à tenir en forme, pour la cérémonie de ma réception dans la confrérie: sous réserve de mon pucelage qui devait, à la première occasion, être servi tout chaud à un amateur, il me fallait subir un cérémonial d'initiation qui, elles en étaient sûres, ne me déplairait pas.

Lancée comme je l'étais et, de plus, captivée par la séduction de mes compagnes, j'étais trop bien disposée en faveur d'une proposition quelconque qu'elles me pouvaient faire, pour hésiter à accueillir celle-ci. Je leur donnai, en conséquence, carte blanche[16], et je reçus d'elles toutes force baisers et compliments pour ma docilité et mon bon caractère: «J'étais une aimable fille... je prenais les choses de bonne grâce... je n'étais pas bégueule... je serais la perle de la maison...», etc.

[16] En français dans le texte.

Ce point arrêté, les jeunes femmes laissèrent Mme Cole me parler et m'expliquer les choses. Elle m'apprit alors que «je serais présentée, ce soir même, à quatre de ses meilleurs amis, l'un desquels, suivant les coutumes de la maison, aurait le privilège de m'engager dans la première partie de plaisir»; elle m'assurait, en même temps, que «c'étaient tous de jeunes gentlemen, agréables de leur personne et irréprochables sous tous les rapports; qu'unis d'amitié et liés ensemble par la communauté des plaisirs, ils formaient le principal soutien de sa maison et se montraient fort libéraux envers les filles qui leur plaisaient et les amusaient: de sorte qu'à vrai dire, ils étaient les fondateurs et les patrons de ce petit sérail. Elle avait sans doute, en certaines occasions, d'autres clients avec lesquels elle mettait moins de formes; mais avec ceux-là, par exemple, il n'y avait pas moyen de me faire passer pour pucelle: ils étaient d'abord trop connaisseurs, trop au fait de la ville pour mordre à un tel hameçon; puis ils étaient si généreux pour elle qu'elle eût été impardonnable de vouloir les tromper».

Malgré la joie et l'émotion que cette promesse de plaisir, car c'est ainsi que je la prenais, excitait en moi, je restai assez femme pour affecter un peu de répugnance, de façon à me donner le mérite de céder à la pression de ma patronne. En outre, je crus devoir observer que je ferais peut-être bien d'aller chez moi m'habiller, pour produire au début une meilleure impression.

Mais Mme Cole, s'y opposant, m'assura «que les gentlemen auxquels je devais être présentée étaient, par leur éducation et leur goût, fort loin d'être sensibles à cet apparat de toilettes et de parures dont certaines femmes peu sensées écrasent leur beauté, croyant la faire ressortir; que ces voluptueux expérimentés les tenaient dans le plus profond mépris, eux pour qui les charmes naturels avaient seuls du prix et qui seraient toujours prêts à planter là une duchesse pâle, mollasse et fardée, pour une paysanne colorée, saine et ferme en chair; que, pour ma part, la nature avait assez fait en ma faveur pour me dispenser de ne rien demander à l'art». Enfin elle concluait que, dans la présente occasion, la meilleure toilette était de n'en pas avoir.

Ma gouvernante me semblait trop bon juge en ces matières pour ne pas m'imposer son opinion. Elle me prêcha ensuite, en termes très énergiques, la doctrine de l'obéissance passive et de la complaisance pour tous ces goûts arbitraires de plaisir, que les uns appellent des raffinements et les autres des dépravations; en décider n'était pas l'affaire d'une simple fille, intéressée à plaire: elle n'avait qu'à s'y conformer.

Tandis que je m'édifiais à écouter ces excellentes leçons, on servait le thé, et les jeunes personnes revinrent nous tenir compagnie.

Après une conversation pleine d'entrain et de gaîté, l'une d'elles, observant que l'heure de l'assemblée était encore assez éloignée, proposa que chacune de nous fît à la compagnie l'historique de cette période critique de sa vie où elle était, pour la première fois, de fille devenue femme.