Mme Cole approuva l'idée, à condition qu'on m'en dispensât à cause de ma prétendue virginité et aussi qu'on l'excusât elle-même à cause de son âge. La chose ainsi réglée, on pria Émily de commencer. C'était une fille blonde à l'excès et dont les membres étaient, si c'est possible, trop bien faits, car leur plénitude charnue préjudiciait plutôt à cette délicatesse de forme requise par les meilleurs juges de la beauté; ses yeux étaient bleus, d'une inexprimable douceur, et il n'y avait rien de plus joli que sa bouche et ses lèvres qui se fermaient sur des dents parfaitement blanches et égales.

«Ma naissance et mes aventures, dit-elle, ne sont point assez considérables pour que vous imputiez à la vanité, de ma part, l'envie de vous faire mon histoire. Mon père et ma mère étaient et sont encore, je crois, fermiers à quarante milles de Londres. Leur aveugle tendresse pour un frère et leur barbarie à mon égard me firent prendre le parti de déserter la maison à l'âge de quinze ans. Tout mon fonds était de deux guinées, que je tenais de ma grand'mère, de quelques schellings, d'une paire de boucles de souliers en argent et d'un dé de même métal. Les hardes que j'avais sur le corps composaient mon équipage. Je rencontrai, chemin faisant, un jeune blond, vigoureux, sain et rougeaud de carnation, d'environ seize ou dix-sept ans, qui allait aussi chercher fortune à la ville. Il trottait en sifflant derrière moi, avec un paquet au bout d'un bâton. Nous marchâmes quelque temps à la queue l'un de l'autre sans nous rien dire. Enfin nous nous joignîmes et convînmes de faire la route ensemble. Quand la nuit approcha, il fallut songer à nous mettre à couvert quelque part. L'embarras fut de savoir ce que nous répondrions en cas qu'on vînt nous questionner. Le jeune homme leva la difficulté, en me proposant de passer pour sa femme. Ce prudent accord fait, nous nous arrêtâmes à une auberge borgne où l'on logeait à pied. Mon compagnon de voyage fit apprêter ce qui se trouva et nous soupâmes en tête à tête. Mais quand ce fut l'heure de nous retirer, nous n'eûmes ni l'un ni l'autre le courage de détromper les gens de la maison, et ce qu'il y avait de comique, c'est que le gars paraissait plus intrigué que moi pour trouver le moyen de coucher seul.

«Cependant l'hôtesse, une chandelle à la main, nous conduisit au bout d'une longue cour, à un appartement séparé du corps de logis. Nous la suivîmes sans souffler mot, et elle nous laissa dans un misérable bouge, où il n'y avait pour tout meuble qu'un grand vilain grabat et une chaise de bois toute démantibulée. J'étais alors si innocente que je ne pensais pas faire plus de mal en couchant avec un garçon qu'avec une de nos servantes, et peut-être n'avait-il pas eu lui-même d'autres idées, jusqu'à ce que l'occasion lui en inspirât de différentes. Quoi qu'il en soit, il éteignit la lumière avant que nous fussions entièrement déshabillés. Lorsque j'entrai dans le lit, mon acolyte y était déjà et la chaleur de son corps me fit d'autant plus de plaisir que la saison commençait à être froide. Mais que l'instinct de la nature est admirable! Le jeune homme me passant un bras sous les reins se serra contre moi, comme si c'eût été seulement à dessein d'avoir plus chaud. Je sentis fermenter, pour la première fois, dans mes veines un feu que je n'avais jamais connu. Encouragé, je le pense, par ma docilité, il se hasarda de me donner un baiser, que je lui rendis innocemment, sans penser que cela tirât à conséquence. Bientôt ses doigts agirent et il me fit toucher ce que je ne connaissais point. Je lui demandai, avec surprise, ce que c'était: il me dit que je le saurais si je voulais; et n'attendant point ma réponse, il monta immédiatement sur moi. Je me trouvai alors tellement entraînée par un pouvoir dont j'ignorais la cause que je le laissai faire en paix jusqu'à ce qu'il m'arrachât les hauts cris; mais il n'y avait plus à reculer, le maquignon était trop bien en selle pour le désarçonner; au contraire, les efforts que je fis ne lui servirent que mieux. Le chemin une fois frayé, nous veillâmes le plus agréablement du monde jusqu'au jour. Il serait inutile de vous ennuyer par un plus long récit; c'est assez que vous sachiez que nous vécûmes ensemble tant que la misère nous sépara et me fit embrasser la profession.»

Suivant l'ordre de la situation, c'était à Harriett à nous faire son histoire. Parmi les beautés de son sexe que j'avais vues avant et depuis elle, il en est bien peu qui puissent se flatter d'égaler les siennes: elles n'étaient pas délicates, mais la délicatesse même incarnée, tant avaient de symétrie ses membres petits, mais exactement proportionnés. Sa complexion, blonde comme elle l'était, paraissait encore plus blonde grâce à deux yeux noirs dont l'éclat donnait à son visage plus de vivacité que n'en comportait sa couleur; un léger coloris animait ses joues pâles et diminuait insensiblement pour se fondre dans la blancheur générale. Ses traits d'une finesse de miniature achevaient de lui donner un air de douceur que ne démentait pas son caractère, porté à l'indolence, à la langueur et aux plaisirs de l'amour. Pressée de parler, Harriett sourit, rougit et commença en ces termes:

«Mon père, qui fut meunier près de la ville de York, ayant perdu ma mère peu de temps après ma naissance, confia mon éducation à une de mes tantes, vieille veuve sans enfants et qui était alors gouvernante ou ménagère chez mylord N..., à sa campagne de ..., où elle m'éleva avec toute la tendresse possible.

«Ayant déjà passé de deux années cet âge que trois lustres accomplissent, plusieurs bons partis s'empressaient de me prouver leur amour, en me procurant des plaisirs frivoles. J'ignorais encore ceux qui tiennent à l'union des cœurs, quand la nature et la liberté, d'accord avec le penchant, les voient éclore. Si le tempérament me laissa méconnaître ses vives impressions jusqu'à ce terme, bientôt il me dédommagea avec profusion de ce que j'avais ignoré. Heureux moments!

«Deux ans se sont écoulés depuis que, endoctrinée par l'amour, je perdis, plus tôt qu'on ne devait s'y attendre, ce joyau si difficile à garder, et voici comment: j'étais accoutumée, lorsque ma bonne tante faisait sa méridienne, de m'aller récréer en travaillant sous un berceau que côtoyait une petite rivière, qui rendait ce lieu fort agréable pendant les chaleurs de l'été. Une après-midi que, suivant mon habitude, je m'étais placée sur une couche de roseau, que j'avais fait mettre à ce dessein dans le cabinet, la tranquillité de l'air, l'ardeur assoupissante du soleil, et, plus que tout cela peut-être, le danger qui m'attendait, me livrèrent aux douceurs du sommeil; un panier sous ma tête me servait d'oreiller; la jeunesse et le besoin méprisent les commodités du luxe.

Il y avait au plus un quart d'heure que je dormais, quand un bruit assez fort, qui se faisait dans la rivière dont j'ai parlé plus haut, dérangea mon sommeil et m'éveilla en sursaut. Imaginez-vous ma surprise lorsque j'aperçus un beau jeune homme, nu comme la main, qui se baignait dans l'onde qui coulait à mes pieds. Ce jeune Adonis était, comme je l'ai su depuis, le fils d'un gentleman du voisinage, qui m'était inconnu jusqu'alors.

«Les premières émotions que me causa la vue de ce jeune homme tout nu furent la crainte et la surprise; et je vous assure que je me serais esquivée, si une modestie fatale n'eût retenu mes pas; car je ne pouvais gagner la maison sans être vue du jeune drôle. Je demeurai donc agitée par la crainte et la modestie, quoique la porte du cabinet où je me trouvais étant fermée, je n'avais nulle insulte à appréhender. La curiosité anima cependant à la fin mes regards; je me mis à contempler par un trou de la cloison le beau garçon qui s'ébattait dans l'onde. La blancheur de sa peau frappa d'abord mes yeux, et parcourant insensiblement tout son corps, je parvins à discerner une certaine place couverte d'une mousse noire et luisante au milieu de laquelle je voyais un objet rond et souple, qui m'était inconnu et se jouait en tous sens au moindre mouvement de l'eau; mais malgré ma modestie je ne pus détourner mes regards. Enfin toutes mes craintes firent place à des désirs et à des transports, qui semblaient me ravir. Le feu de la nature, qui avait été caché si longtemps, commença à développer son germe; et je connus pour la première fois que j'étais fille.

«Cependant le jeune homme avait changé de position. Il nageait maintenant sur le ventre, fendant l'eau de ses jambes et de ses bras, du modelé le plus parfait qui se pût imaginer; ses cheveux noirs et flottants se jouaient sur son cou et ses épaules, dont ils rehaussaient délicieusement la blancheur. Enfin le riche renflement de chair, qui, de la chute des reins, s'étendait en double coupole jusqu'à l'endroit où les cuisses prennent naissance, formait, sous la transparence de l'eau ensoleillée, un tableau tout à fait éblouissant.