«Pendant que je résumais en moi-même les sentiments qui agitaient mon jeune cœur, la vue toujours fixée sur l'aimable baigneur, je le vis se plonger au fond de l'eau aussi rapidement qu'une pierre. Comme j'avais souvent entendu parler de la crampe et des autres accidents que les nageurs ont à craindre, je m'imaginai qu'une telle cause avait occasionné sa chute. Pleine de cette idée et l'âme remplie de l'amour le plus vif, je volai, sans faire la moindre réflexion sur ma démarche, vers le lieu où je crus que mon secours pouvait être nécessaire. Mais ne voyant plus nulle trace du jeune homme, je tombai dans une faiblesse qui doit avoir duré longtemps, car je ne revins à moi que par une douleur aiguë qui ranima mes esprits vitaux et ne m'éveilla que pour me voir, non seulement entre les bras de l'objet de mes craintes, mais tellement prise, qu'il avait complètement pénétré au-dedans de moi-même, si bien que je n'eus ni la force de me dégager ni le courage de crier au secours. Il acheva donc de triompher de ma virginité. Immobile, sans parler, couverte du sang que mon séducteur venait de faire couler et prête à m'évanouir de nouveau, par l'idée de ce qui venait de m'arriver, le jeune gentleman voyant l'état pitoyable où il m'avait réduite, se jeta à mes genoux, les yeux remplis de larmes, en me priant de lui pardonner et en me promettant de me donner toute la réparation qu'il serait en son pouvoir de me faire. Il est certain que si mes forces l'avaient permis dans cet instant, je me serais portée à la vengeance la plus sanglante, tant me parut affreuse la manière dont il avait récompensé mon ardeur à le sauver; quoique à la vérité il ignorât ma bonne volonté à cet égard.

«Mais avec quelle rapidité l'homme ne passe-t-il point d'un sentiment à un autre? Je ne pus voir sans émotion mon aimable criminel fixé à mes pieds et mouiller de larmes une main que je lui avais abandonnée et qu'il couvrait de mille tendres baisers. Il était toujours nu, mais ma modestie avait reçu un outrage trop cruel pour redouter désormais la contemplation du plus beau corps qu'on puisse voir, et ma colère s'était tellement apaisée que je crus accélérer mon bonheur en lui pardonnant. Cependant je ne pus m'empêcher de lui faire des reproches; mais ils étaient si doux! J'avais tant de soin de lui épargner l'amertume et mes yeux exprimaient si bien cette langueur délicieuse de l'amour qu'il ne put douter longtemps de son pardon; cependant il ne voulut jamais se lever que je ne lui eus promis d'oublier son forfait; il obtint facilement sa demande et scella son pardon d'un baiser qu'il prit sur mes lèvres et que je n'eus pas la force de lui refuser.

«Après nous être réconciliés de la sorte, il me conta le mystère de mon désastre. M'ayant trouvée, lorsqu'il ressortait de l'eau, couchée sur le gazon, il crut que je pouvais m'être endormie là, sans quelque dessein prémédité. S'étant donc approché de moi et restant en suspens de ce qu'il devait croire, de cette aventure, il me prit à tout hasard entre ses bras pour me porter sur le lit de joncs qui se trouvait dans le cabinet, dont la porte était entr'ouverte. Là, il essaya, selon qu'il me le protesta, tous les moyens possibles pour me rappeler à moi-même, mais sans le moindre succès. Enfin, enflammé par la vue et l'attouchement de tous mes charmes, il ne put retenir l'ardeur dont il brûlait, et les tentations plus qu'humaines que la solitude et la sécurité ne faisaient qu'accroître l'animant de plus en plus, il me plaça alors selon son gré et disposa de moi à sa fantaisie jusqu'à ce que, tirée de mon assoupissement par la douleur qu'il me causait, je vis moi-même le reste de son triomphe. Mon vainqueur, ayant fini son discours et découvrant dans mes yeux les symptômes de la réconciliation la plus sincère, me pressa tendrement contre sa poitrine en me donnant les consolations les plus flatteuses et l'espérance des plaisirs les plus sensibles. Pendant ce temps, mes yeux ne manquaient pas d'entrevoir l'instrument du forfait, et son possesseur employa tant de précautions tendres, il procéda d'une façon si séduisante que, succombant, les feux du désir se ranimèrent dans mon cœur; une seconde fois, je goûtai pleinement les délices de cet instant fortuné.

«Quoique, selon notre accord, je doive ici mettre fin à mon discours, je ne puis cependant m'empêcher d'ajouter que je jouis encore quelque temps des transports de mon amant, jusqu'à ce que des raisons de famille l'éloignèrent de moi et que je me vis obligée de me jeter dans la vie publique. J'ai donc fini.»

Louise, la brunette piquante et dont je crois inutile de retracer ici les charmes, se mit alors en devoir de satisfaire la compagnie:

«Selon mes louables maximes, dit-elle, je ne vous, révélerai point la noblesse de ma famille, puisque je ne dois la vie qu'à l'amour le plus tendre, sans que les liens du mariage eussent jamais joint les auteurs de mes jours. Je fus la rare production du premier coup d'essai d'un garçon ébéniste avec la servante de son maître dont les suites furent un ventre en tambour et la perte de sa condition. Mon père, quoique fort pauvre, me mit cependant en nourrice chez une campagnarde jusqu'à ce que ma mère, qui s'était retirée à Londres, s'y mariât à un pâtissier et me fît venir comme l'enfant d'un premier époux qu'elle disait avoir perdu quelques mois après son mariage. Sur ce pied je fus admise dans la maison et n'eus pas atteint l'âge de six ans que je perdis ce père adoptif, qui laissa ma mère dans un état honnête et sans enfant de sa façon. Pour ce qui regarde mon père naturel, il avait pris le parti de s'embarquer pour les Indes, où il était mort fort pauvre, ne s'étant engagé que comme simple matelot. Je croissais donc sous les yeux de ma mère, qui semblait craindre pour moi le faux pas qu'elle avait fait, tant elle avait soin de m'éloigner de tout ce qui pouvait y donner lieu. Mais je crois qu'il est aussi impossible de changer les passions de son cœur que les traits de son visage.

«Quant à moi, l'attrait du plaisir défendu agissait si fortement sur mes sens qu'il me fut impossible de ne point suivre les lois de la nature. Je cherchai donc à tromper la vigilante précaution de ma mère. J'avais à peine douze ans que cette partie dont elle s'étudiait tant à me faire ignorer l'usage me fit sentir son impatience. Cette ouverture merveilleuse avait même déjà donné des signes de sa précocité par la pousse d'un tendre duvet, qui, si j'ose le dire, avait pris sa croissance sous ma main et sous mes yeux. Ces sensations délicates et les chatouillements que je sentais souvent m'avaient fait assez comprendre que c'était là le centre du vrai bonheur, sentiment qui me faisait languir avec impatience après un compagnon de plaisir et qui me faisait fuir toute société où je ne croyais pas rencontrer l'objet de mes vœux, pour m'enfermer dans ma chambre, afin d'y goûter, du moins en idées, les délices après lesquelles je soupirais.

«Mais toutes ces méditations ne faisaient qu'accroître mon tourment et augmenter le feu qui me consumait. C'était bien pis encore lorsque, cédant aux irritations insupportables qui me tourmentaient, je tentais de les guérir. Quelquefois, dans la furieuse véhémence du désir, je me jetais sur le lit et semblais y attendre le soulagement désiré, jusqu'à ce que, convaincue de mon illusion, je me laissais aller aux consolations misérables de la solitude. Enfin, la cause de mes désirs, par ses impétueux trémoussements et ses chatouillements internes, ne me laissait nuit et jour aucun repos. Je croyais cependant avoir beaucoup gagné lorsque, me figurant qu'un de mes doigts ressemblait à mon souhait, je m'en servis avec une agitation délicieuse entremêlée de douleur, car je me déflorais autant qu'il était en mon pouvoir, et j'y allais de si bon cœur que je me trouvais souvent étendue sur mon lit, dans une véritable pâmoison amoureuse.

«Mais l'homme, comme je l'avais bien conçu, possédait seul ce qui pouvait me guérir de cette maladie; cependant, gardée à vue de la manière que je l'étais, comment tromper la vigilance de ma mère et comment me procurer le plaisir de satisfaire ma curiosité et de goûter une volupté délicieuse et inconnue jusqu'alors à mes sens?

«A la fin, un accident singulier me procura ce que j'avais désiré si longtemps sans fruit. Un jour que nous dînions chez une voisine, avec une dame qui occupait notre premier, ma mère fut obligée d'aller à Greenwich. La partie étant faite, je feignis, je ne sais comment, un mal de tête que je n'avais pas; ce qui fit que ma mère me confia à une vieille servante de boutique, car nous n'avions aucun homme dans la maison.