En même temps je me découvris et, lui montrant le champ de bataille, il vit les draps, mon corps et ma chemise teints de la prétendue marque de virginité ravie; il en fut transporté à un point que rien ne pouvait égaler sa joie. L'illusion était complète; il ne put se former d'autre idée que celle d'avoir triomphé le premier de ma personne. Me baisant donc avec transport, il me demanda pardon de la douleur qu'il m'avait causée, me disant que le pire était passé, je n'aurais plus que des voluptés à goûter. Peu à peu je le souffris, ce qui lui donna l'aisance de pénétrer plus avant. De nouvelles contorsions furent mises en jeu et je ménageai si bien l'introduction qu'elle ne se fit que pouce à pouce. Enfin, par un coup de reins à propos, je le fis entrer jusqu'à la garde, et donnant, comme il le disait, le coup de grâce[17] à ma virginité, je poussai un soupir douloureux, tandis que lui, triomphant comme un coq qui bat de l'aile sur la poule qu'il vient de fouler, poursuivit faiblement sa carrière, et j'affectai d'être plongée dans une langoureuse ivresse en me plaignant de ne plus être fille.

[17] En français dans le texte.

Vous me demanderez peut-être si je goûtai quelque plaisir. Je vous assure que ce fut peu ou point, si ce n'est dans les derniers moments où j'étais échauffée par une passion mécanique que m'avait causée ma longue résistance, car au commencement j'eus de l'aversion pour sa personne et ne consentis à ses embrassements que dans la vue du gain qui y était attaché, ce qui ne laissait pas de me faire de la peine et de m'humilier, me voyant obligée à de telles charlataneries qui n'étaient point de mon goût.

A la fin, je fis semblant de me calmer un peu par les caresses continuelles qu'il me prodiguait et je lui reprochai alors sa cruauté, dans des termes qui flattaient son orgueil, disant qu'il m'était impossible de souffrir une nouvelle attaque, qu'il m'avait accablée de douleur et de plaisir. Il m'accorda donc généreusement une suspension d'armes et, comme la matinée était fort avancée, il demanda Mme Cole, à qui il fit connaître son triomphe et conta les prouesses de la nuit, ajoutant qu'elle en verrait les marques sanglantes sur les draps du lit où le combat s'était donné.

Vous pouvez aisément vous imaginer les singeries qu'une femme de la trempe de notre vénérable abbesse mit en jeu dans ce moment. Ses exclamations de honte, de regret, de compassion ne finirent point: elle me félicitait surtout de ce que l'affaire se fût passée si heureusement; et c'est en quoi je m'imagine qu'elle fut bien sincère. Alors elle fit aussi comprendre que, comme ma première peur de me trouver seule avec un homme était passée, il valait mieux que j'allasse chez notre ami pour ne point causer de scandale à sa maison; mais ce n'était réellement que parce qu'elle craignait que notre train de vie ordinaire ne se découvrît aux yeux de Mr. Norbert, qui acquiesça volontiers à sa proposition, puisqu'elle lui procurait plus d'aisance et de liberté sur moi.

Me laissant alors à moi-même pour goûter un repos dont j'avais besoin, Mr. Norbert sortit de la maison sans être aperçu. Après que je me fus éveillée, Mme Cole vint me louer de ma bonne manière d'agir, et refusa généreusement la part que je lui offris de mes trois cents guinées, qui, jointes à ce que j'avais déjà épargné, ne laissaient pas que de me faire une petite fortune honnête.

J'étais donc de nouveau sur le ton d'une fille entretenue et j'allais ponctuellement voir Mr. Norbert dans sa chambre, toutes les fois qu'il me le faisait dire par son laquais, que nous eûmes toujours soin de recevoir à la porte pour qu'il ne vît jamais ce qui pouvait se passer dans l'intérieur de la maison.

Si j'ose juger de ma propre expérience, il n'y a point de filles mieux payées, ni mieux traitées que celles qui sont entretenues par des hommes vieux ou par de jeunes énervés qui sont le moins en état d'user de l'amour, assurés qu'une femme doit être satisfaite d'un côté ou de l'autre; ils ont mille petits soins et n'épargnent ni caresses, ni présents pour remédier autant qu'il est possible au point capital. Mais le malheur de ces bonnes gens est qu'après avoir essayé les raffinements, les tracasseries, pour se mettre en train, sans pouvoir accomplir l'affaire, ils ont tellement échauffé l'objet de leur passion qu'il se voit obligé de chercher dans des bras plus vigoureux un remède satisfaisant au feu qu'ils ont allumé dans ses veines et de planter sur ces chefs usés un ornement dont ils sont fort peu curieux; car, quoi que l'on en dise, nous avons en nous une passion contrariante, qui ne nous permet pas de nous contenter de paroles et de prendre la volonté pour le fait.

Mr. Norbert se trouvait dans ce cas malheureux; car quoiqu'il cherchât tous les moyens de réussir, il ne pouvait cependant parvenir à son but, sans avoir épuisé toutes les préparations nécessaires, qui m'étaient aussi désagréables qu'inflammatoires. Quelquefois il me plaçait sur un tapis, près du feu, où il me contemplait des heures entières et me faisait tenir toutes les postures imaginables. D'autres fois même ses attouchements étaient si particulièrement lascifs qu'ils me remplissaient souvent d'une rage, qu'il ne pouvait jamais calmer, car même quand sa pauvre machine avait atteint une certaine érection, elle s'anéantissait d'abord par lente distillation, ou une effusion prématurée qui ne faisaient qu'accroître mon tourment.

Un soir (je ne puis m'empêcher de le rappeler à ma mémoire), un soir que je retournais de chez lui, remplie du désir de la chair, je rencontrai, en tournant la rue, un jeune matelot. J'étais mise de manière à ne point être accrochée par des gens de la sorte; il me parla néanmoins et me jetant les bras autour du cou, il me baisa avec transport. Je fus fâchée au commencement de sa façon d'agir; mais l'ayant regardé et voyant qu'il était d'une figure qui promettait quelque vigueur, d'ailleurs bien fait et fort proprement mis, je finis par lui demander avec douceur ce qu'il voulait. Il me répondit franchement qu'il voulait me régaler d'un verre de vin. Il est certain que si j'avais été dans une situation plus tranquille, je l'aurais refusé avec hauteur; mais la chair parlait, et la curiosité d'éprouver sa force et de me voir traitée comme une coureuse de rue me fit résoudre à le suivre. Il me prit donc sous le bras et me conduisit familièrement dans la première taverne où l'on nous donna une petite chambre avec un bon feu. Là, sans attendre qu'on nous eût apporté le vin, il défit mon mouchoir et mit à l'air mes seins qu'il baisa et mania avec ardeur; puis, ne trouvant que les trois vieilles chaises, qui ne pouvaient supporter les chocs du combat, il me planta contre le mur et, levant mes jupes, agit avec toute l'impétuosité qu'un long jeûne de mer pouvait lui fournir. Puis changeant d'attitude et me courbant sur la table, il allait passer à côté de la bonne porte et frappait désespérément à la mauvaise, je me récrie: