«Peuh! dit-il, ma chère, tout port est bon dans la tempête.»

Cependant il changea de direction et prit celle qu'il fallait avec un entrain et un feu que, dans la belle disposition où je me trouvais, j'appréciai au point de prendre l'avance sur lui.

Après que tout se fut passé et que je fus devenue un peu plus calme, je commençai à craindre les suites funestes que cette connaissance pouvait me coûter, et je tâchai en conséquence de me retirer le plus tôt possible. Mais mon inconnu n'en jugea pas ainsi; il me proposa d'un air si déterminé de souper avec lui, que je ne sus comment me tirer de ses mains. Je fis pourtant bonne contenance et promis de revenir dès que j'aurais fait une commission pressante chez moi. Le bon matelot, qui me prenait pour une fille publique, me crut sur ma parole et m'attendit sans doute au souper qu'il avait commandé pour nous deux.

Lorsque j'eus conté mon aventure à Mme Cole, elle me gronda de mon indiscrétion et me remontra le souvenir douloureux qu'elle pourrait me valoir, me conseillant de ne pas ouvrir ainsi les cuisses au premier venu. Je goûtai fort sa morale et fus même inquiète pendant quelques jours sur ma santé. Heureusement mes craintes se trouvèrent mal fondées; je suspectais à tort mon joli matelot: c'est pourquoi je suis heureuse de lui faire ici réparation.

J'avais vécu quatre mois avec Mr. Norbert, passant mes jours dans des plaisirs variés chez Mme Cole et dans des soins assidus pour mon entreteneur, qui me payait grassement les complaisances que j'avais pour lui et qui fut si satisfait de moi qu'il ne voulut jamais chercher d'autre amusement. J'avais su lui inspirer une telle économie dans ses plaisirs et modérer ses passions, de façon qu'il commençait à devenir plus délicat dans la jouissance et à reprendre une vigueur et une santé qu'il semblait avoir perdues pour jamais; ce qui lui avait rempli le cœur d'une si vive reconnaissance, qu'il était près de faire ma fortune, lorsque le sort écarta le bonheur qui m'attendait.

La sœur de Mr. Norbert, Lady..., pour laquelle il avait une grande affection, le pria de l'accompagner à Bath, où elle comptait passer quelque temps pour sa santé. Il ne put refuser cette faveur et prit congé de moi, le cœur fort gros de me quitter, en me donnant une bourse considérable, quoiqu'il crût ne rester que huit jours hors de ville. Mais il me quitta pour jamais et fit un voyage dont personne ne revient. Ayant fait une débauche de vin avec quelques-uns de ses amis, il but si copieusement qu'il en mourut au bout de quatre jours. J'éprouvai donc de nouveau les révolutions qui sont attachées à la condition de femme de plaisir et je retournai en quelque manière dans le sein de la communauté de Mme Cole.

Je restai vacante quelque temps et me contentai d'être la confidente de ma chère Harriett, qui venait souvent me voir et me contait le bonheur suivi qu'elle goûtait avec son baronnet, qui l'aimait tendrement, lorsqu'un jour Mme Cole me dit qu'elle attendait dans peu, en ville, un de ses clients, nommé Mr. Barville, et qu'elle craignait ne pouvoir lui procurer une compagne convenable, parce que ce gentleman avait contracté un goût fort bizarre, qui consistait à se faire fouetter et à fouetter les autres jusqu'au sang; ce qui faisait qu'il y avait très peu de filles qui voulussent soumettre leur postérieur à ses fantaisies et acheter, aux dépens de leur peau, les présents considérables qu'il faisait. Mais le plus étrange de l'affaire, c'est que le gentleman était jeune; car passe encore pour ces vieux pécheurs, qui ne peuvent se mettre en train que par les dures titillations que le manège excite.

Quoique je n'eusse en aucune façon besoin de gagner à tel prix de quoi subsister et que ce procédé me parût aussi déplacé que déplorable dans ce jeune homme, je consentis et proposai même de me soumettre à l'expérience, soit par caprice, soit par une vaine ostentation de courage. Mme Cole, surprise de ma résolution, accepta avec plaisir une proposition qui la délivrait de la peine de chercher ailleurs.

Le jour fixé, Mr. Barville vint, et je lui fus présentée par Mme Cole, dans un simple déshabillé convenable à la scène que j'allais jouer: tout en linge fin et d'une blancheur éblouissante, robe, jupon, bas et pantoufles de satin, comme une victime qu'on mène au sacrifice. Ma chevelure, d'un blond cendré tirant au châtain, tombait en boucles flottantes sur mon cou et contrastait agréablement par sa couleur avec celle du reste de la toilette.

Dès que Mr. Barville m'eut vue, il me salua avec respect et étonnement, et demanda à mon interlocutrice si une créature aussi belle et aussi délicate que moi voudrait bien se soumettre aux rigueurs et aux souffrances qu'il était accoutumé d'exercer. Elle lui répondit ce qu'il fallait, et lisant dans ses yeux qu'elle ne pouvait se retirer assez tôt, elle sortit, après lui avoir recommandé d'en user modérément avec une jeune novice.