Mr. Barville, qui lisait dans mes yeux la crise où j'étais et qui, par expérience, en connaissait la cause, eut pitié de moi. Il tira la table, essaya de ranimer ses esprits et de les provoquer, mais ils ne voulurent pas céder à ses instances: sa machine était comme ces toupies qui ne tiennent debout qu'à coups de fouet. Il fallut donc en venir aux verges, dont j'usai de bon cœur et dont je vis bientôt les effets. Il se hâta de m'en donner les bénéfices.

Mes pauvres fesses ne pouvant souffrir la dureté du banc sur lequel Mr. Barville me clouait, je dus me lever pour me placer la tête sur une chaise; cette posture nouvelle fut encore infructueuse, car je ne pouvais supporter de contact avec la partie meurtrie. Que faire alors? Nous haletions tous deux, tous deux nous étions en furie, mais le plaisir est inventif: il me prit tout d'un coup, me mit nue, plaça un coussin près du feu et, me tournant sens dessus dessous, il entrelaça mes jambes autour de son cou, si bien que je ne touchais à terre que par la tête et les mains. Quoique cette posture ne fût point du tout agréable, notre imagination était si échauffée et il y allait de si bon cœur qu'il me fit oublier ma douleur et ma position forcée. Je fus ainsi délivrée de ces insupportables aiguillons qui m'avaient presque rendue folle, et la fermentation de mes sens se calma instantanément.

J'avais donc achevé cette scène plus agréablement que je n'avais osé l'espérer et je fus surtout fort contente des louanges que Mr. Barville donna à ma constance et du présent magnifique qu'il me fit, sans compter la généreuse récompense que Mme Cole en obtint.

Je ne fus cependant pas tentée de recommencer aussitôt ces expédients pour surexciter la nature; leur action, je le conçois, se rapproche de celle des mouches cantharides; mais j'avais plutôt besoin d'une bride pour retenir mon tempérament que d'un éperon pour lui donner plus de feu.

Mme Cole, à qui cette aventure m'avait rendue plus chère que jamais, redoubla d'attention à mon égard et se fit un plaisir de me procurer bientôt une bonne pratique.

C'était un gentleman d'un certain âge, fort grave et très solennel, dont le plaisir consistait à peigner de belles tresses de cheveux. Comme j'avais une tête bien garnie de ce côté-là, il venait régulièrement tous les matins à ma toilette, pour satisfaire son goût. Il passait souvent plus d'une heure à cet exercice, sans se permettre jamais d'autres droits sur ma personne. Il avait encore une autre manie: c'était de me faire cadeau d'une douzaine de paire de gants de chevreau blanc, à la fois; il s'amusait à les tirer de mes mains et à en mordre les bouts des doigts. Cela dura jusqu'à ce qu'un rhume, le forçant à garder la chambre, m'enleva cet insipide baguenaudier, et je n'entendis plus parler de lui.

Je vécus depuis dans la retraite, et j'avais toujours si bien su me tirer d'affaire que ma santé ni mon teint n'avaient encore souffert aucune altération. Louisa et Émily n'en usaient pas si modérément; et quoiqu'elles fussent loin de se donner pour rien, elles poussaient néanmoins souvent la débauche à un excès qui prouve que quand une fille s'est une fois écartée de la modestie, il n'y a point de licence où elle ne se plonge alors volontairement. Je crois devoir rapporter ici deux aventures pleines de singularité, et je commencerai par l'une dont Emily fut l'héroïne.

Louisa et elle étaient allées un soir au bal, la première en costume de bergère, Emily en berger; je les vis ainsi costumées avant leur départ, et l'on ne pouvait imaginer un plus joli garçon qu'Emily, blonde et bien faite comme elle était. Elles étaient restées ensemble quelque temps, lorsque Louisa, rencontrant une vieille connaissance, donna très cordialement congé à sa compagne, en la laissant sous la protection de son habit de garçon, ce qui n'était guère, et de sa propre discrétion, ce qui était ce semble encore moins. Emily, se trouvant seule, erra quelques minutes sans idée précise, puis, pour se donner de l'air et de la fraîcheur, ou pour tout autre motif, elle détacha son masque et alla au buffet. Elle y fut remarquée par un gentleman, en très élégant domino, qui l'accosta et se mit à causer avec elle. Le domino, après une courte conversation où Emily fit montre de bonne humeur et de facilité plus que d'esprit, parut tout enflammé pour elle; il la tira peu à peu vers des banquettes à l'extrémité de la salle, la fit asseoir près de lui, et là il lui serra les mains, lui pinça les joues, lui fit compliment et s'amusa de sa belle chevelure, admira sa complexion: le tout avec un certain air d'étrangeté que la pauvre Emily, n'en comprenant pas le mystère, attribuait au plaisir que lui causait son déguisement. Comme elle n'était pas des plus cruelles de sa profession, elle se montra bientôt disposée à parlementer sur l'essentiel; mais c'est ici que le jeu devint piquant: il la prenait en réalité pour ce qu'elle paraissait être, un garçon quelque peu efféminé. Elle, de son côté, oubliant son costume et fort loin de deviner les idées du galant, s'imaginait que tous ces hommages s'adressaient à elle en sa qualité de femme; tandis qu'elle les devait précisément à ce qu'il ne la croyait pas telle. Enfin, cette double erreur fut poussée à un tel point qu'Emily, ne voyant en lui autre chose qu'un gentleman de distinction, d'après les parties de son costume que le déguisement ne couvrait pas, échauffée aussi par le vin qu'il lui avait fait boire et par les caresses qu'il lui avait prodiguées, se laissa persuader d'aller au bain avec lui; et ainsi, oubliant les recommandations de Mme Cole, elle se remit entre ses mains avec une aveugle confiance, décidée à le suivre n'importe où. Pour lui, également aveuglé par ses désirs et mieux trompé par l'excessive simplicité d'Emily qu'il ne l'eût été par les ruses les plus adroites, il supposait sans doute qu'il avait fait la conquête d'un petit innocent comme il le lui fallait, ou bien de quelque mignon entretenu, rompu au métier, qui le comprenait parfaitement bien et entrait dans ses vues. Quoi qu'il en soit, il la mit dans une voiture, y monta avec elle et la mena dans un très joli appartement, où il y avait un lit; mais que ce fût une maison de bains ou non, elle ne pouvait le dire, n'ayant parlé à personne qu'à lui-même. Lorsqu'ils furent seuls et que son amoureux en vint à ces extrémités qui ont pour effet immédiat de découvrir le sexe, elle remarqua ce qu'aucune description ne pourrait peindre au vif, le mélange de pique, de confusion et de désappointement dans sa contenance, accompagné de cette douloureuse exclamation: «Ciel! une femme!» Il n'en fallut pas plus pour lui ouvrir les yeux, si stupidement fermés jusque-là. Cependant, comme s'il voulait revenir sur son premier mouvement, il continua à badiner avec elle et à la caresser; mais la différence était si grande, son extrême chaleur avait si bien fait place à une civilité froide et forcée qu'Emily elle-même dut s'en apercevoir. Elle commençait maintenant à regretter son oubli des prescriptions de Mme Cole de ne jamais se livrer à un étranger; un excès de timidité succédait à un excès de confiance et elle se croyait tellement à sa merci et à sa discrétion qu'elle resta passive tout le temps de son prélude. Car à présent, soit que l'impression d'une si grande beauté lui fît pardonner son sexe, soit que le costume où elle était entretînt encore sa première illusion, il reprit par degrés une bonne part de sa chaleur; s'emparant des chausses d'Emily, qui n'étaient pas encore déboutonnées, il les lui abaissa jusqu'aux genoux, et la faisant doucement courber, le visage contre le bord du lit, il la plaça de telle sorte que la double voie entre les deux collines postérieures lui offrait l'embarras du choix, il s'engageait même dans la mauvaise direction pour faire craindre à la jeune fille de perdre un pucelage auquel elle n'avait pas songé. Cependant, ses plaintes et une résistance douce, mais ferme, l'arrêtèrent et le ramenèrent au sentiment de la réalité: il fit baisser la tête à son coursier et le lança enfin dans la bonne route, où, tout en laissant son imagination tirer parti, sans doute, des ressemblances qui flattaient son goût, il arriva, non sans grand vacarme, au terme de son voyage. La chose faite, il la reconduisit lui-même, et après avoir marché avec elle l'espace de deux ou trois rues, il la mit dans une chaise; puis, lui faisant un cadeau nullement inférieur à ce qu'elle avait pu espérer, il la laissa, bien recommandée aux porteurs, qui, sur ses indications, la ramenèrent chez elle.

Dès le matin, elle raconta son aventure à Mme Cole et à moi, non sans montrer quelques restes, encore empreints dans sa contenance, de la crainte et de la confusion qu'elle avait ressenties. Mme Cole fit remarquer que cette indiscrétion procédant d'une facilité constitutionnelle, il y avait peu d'espoir qu'elle s'en guérît, si ce n'est par des épreuves sévères et répétées. Quant à moi, j'étais en peine de concevoir comment un homme pouvait se livrer à un goût non seulement universellement odieux, mais absurde et impossible à satisfaire, puisque, suivant les notions et l'expérience que j'avais des choses, il n'était pas dans la nature de concilier de si énormes disproportions. Mme Cole se contenta de sourire de mon ignorance et ne dit rien pour me détromper: il me fallut pour cela une démonstration oculaire qu'un très singulier accident me fournit quelques mois après. Je vais en parler ici, afin de ne plus revenir sur un si désagréable sujet.

Projetant de rendre une visite à Harriett, qui était allée demeurer à Hampton-Court, j'avais loué un cabriolet, et Mme Cole avait promis de m'accompagner; mais une affaire urgente l'ayant retenue, je fus obligée de partir seule. J'étais à peine au tiers de ma route que l'essieu se rompit et je fus bien contente de me réfugier, saine et sauve, dans une auberge d'assez belle apparence, sur la route. Là, on me dit que la diligence passerait dans une couple d'heures; sur quoi, décidée à l'attendre plutôt que de perdre la course que j'avais déjà faite, je me fis conduire dans une chambre très propre et très convenable, au premier étage, dont je pris possession pour le temps que j'avais à rester, avec toute facilité de me faire servir, soit dit pour rendre justice à la maison.