Une fois là, comme je m'amusais à regarder par la fenêtre, un tilbury s'arrêta devant la porte et j'en vis descendre deux jeunes gentlemen, à ce qu'il me parut, qui entrèrent sous couleur de se restaurer et de se rafraîchir un peu, car ils recommandèrent de tenir leur cheval tout prêt pour leur départ. Bientôt, j'entendis ouvrir la porte de la chambre voisine où ils furent introduits et promptement servis; aussitôt après, j'entendis qu'ils fermaient la porte et la verrouillaient à l'intérieur.

Un esprit de curiosité, fort loin de me venir à l'improviste, car je ne sais s'il me fit jamais défaut, me poussa, sans que j'eusse aucun soupçon ni aucune espèce de but ou dessein particulier, à voir ce qu'ils étaient et à examiner leurs personnes et leur conduite. Nos chambres étaient séparées par une de ces cloisons mobiles qui s'enlèvent à l'occasion pour, de deux pièces, n'en faire qu'une seule et accommoder ainsi une nombreuse société; et, si attentives que fussent mes recherches, je ne trouvais pas l'ombre d'un trou par où je puisse regarder, circonstance qui n'avait sans doute pas échappé à mes voisins, car il leur importait fort d'être en sûreté. A la fin, pourtant, je découvris une bande de papier de même couleur que la boiserie et que je soupçonnais devoir cacher quelque fissure; mais alors elle était si haut que je fus obligée, pour y atteindre, de monter sur une chaise, ce que je fis aussi doucement que possible. Avec la pointe d'une épingle de tête je perçai le papier d'un trou suffisant pour bien voir; alors, y collant un œil, j'embrassai parfaitement toute la chambre et pus voir mes deux jeunes gens qui folâtraient et se poussaient l'un l'autre en des ébats joyeux et, je le croyais, entièrement innocents.

Le plus âgé pouvait avoir, autant que j'en pus juger, environ dix-neuf ans; c'était un grand et élégant jeune homme, en frac de futaine blanche, avec un collet de velours vert et une perruque à nœuds.

Le plus jeune n'avait guère que dix-sept ans; il était blond, coloré, parfaitement bien fait, et, pour tout dire, un délicieux adolescent; à sa mise aussi on voyait qu'il était de la campagne: c'était un frac de peluche verte, des chaussures de même étoffe, un gilet et des bas blancs, une casquette de jockey, avec des cheveux blonds, longs et flottants en boucles naturelles.

Le plus âgé promena d'abord tout autour de la chambre un regard de circonspection, mais avec trop de hâte sans doute pour qu'il pût apercevoir la petite ouverture où j'étais postée, d'autant plus qu'elle était haute et que mon œil, en s'y collant, interceptait le jour qui aurait pu la trahir; puis il dit quelques mots à son compagnon, et la face des choses changea aussitôt.

En effet, le plus âgé se mit à embrasser le plus jeune, à l'étreindre et à le baiser, à glisser ses mains dans sa poitrine et à lui donner enfin des signes si manifestes d'amoureux désirs, que celui-ci ne pouvait être, selon moi, qu'une fille déguisée. Je me trompais, mais la nature aussi avait certainement fait erreur en lui imprimant le cachet masculin.

Avec la témérité de leur âge et impatients comme ils étaient d'accomplir leur projet de plaisir antiphysique, au risque des pires conséquences, car il n'y avait rien d'improbable à ce qu'ils fussent découverts, ils en vinrent maintenant à un tel point que je fus bientôt fixée sur ce qu'ils étaient[18].

[18] Une édition anglaise s. l. n. d., mais sans doute postérieure à 1874, donne ici deux paragraphes, interpolés dans l'œuvre de Cleland. Ces paragraphes, reproduits en anglais, en note, par Liseux, ont été traduits et de nouveau interpolés par l'éditeur de la réimpression illustrée du texte de Liseux (1906); on en redonne ici une traduction:

«Sans perdre un instant, le plus âgé déboutonna son camarade et le caressa. Ces avances furent reçues par le jeune garçon sans autre opposition qu'un air de pruderie boudeuse, dix fois plus provocante qu'un assentiment passif; après quoi il le fit tourner sur lui même et le conduisit vers une chaise qui se trouvait à proximité. Devinant sans peine, supposai-je, ce qu'on l'on attendait de lui, le Ganymède inclina docilement la tête sur le dossier. Son compagnon démasqua alors ses batteries et les proportions qu'il fit paraître, et qui certainement méritaient un meilleur usage, me firent douter un moment qu'il pût parvenir à ses fins.

«Cependant, il écarta ce qui sur le jeune homme pouvait le gêner et découvrit ces éminences qu'à Rome on nomme communément les Monts-Plaisants et qui furent exposées à ses coups. Ce n'est pas sans frémir que je le vis prendre ses dispositions pour l'attaque et je pus juger de tout, non seulement par l'action du plus âgé, mais encore par les mouvements du jeune patient et les plaintes doucement murmurées qui sortaient de ses lèvres. Puis les premières difficultés vaincues, tout sembla marcher à souhait sans difficulté ni résistance comme sur un chemin tapissé. Il passa son bras autour de la taille de son mignon, témoignant par un geste que celui ci, s'il ressemblait à sa mère par derrière, était l'égal de son père par devant. Et pendant que d'une main il s'amusait ainsi, de l'autre il folâtrait avec les longs cheveux du jeune garçon, puis se penchant sur son dos il attira vers lui sa face juvénile couverte de boucles dénouées, que l'enfant secoua pour lui laisser prendre un baiser passionné qui ne finit qu'avec cette action brillante.»