La scène criminelle qu'ils exécutèrent, j'eus la patience de l'observer jusqu'au bout, simplement pour recueillir contre eux plus de faits et plus de certitude en vue de les traiter comme ils le méritaient. En conséquence, lorsqu'ils se furent rajustés et qu'ils se préparaient à partir, enflammée comme je l'étais de colère et d'indignation, je sautai à bas de la chaise pour ameuter contre eux toute la maison; mais, dans ma précipitation, j'eus le malheur de heurter du pied un clou ou quelque autre rugosité du plancher qui me fit tomber la face en avant, de sorte que je restai là quelques minutes sans connaissance avant qu'on ne vînt à mon secours; et les deux jeunes gens, alarmés, je le suppose, du bruit de ma chute, eurent tout le temps nécessaire pour opérer leur sortie. Ils le firent, comme je l'appris ensuite, avec une hâte que personne ne pouvait s'expliquer; mais, revenue à moi et retrouvant la parole, je fis connaître aux gens de l'auberge toute la scène dont j'avais été témoin.

De retour au logis, je racontai cette aventure à Mme Cole. Elle me dit, avec beaucoup de sens, «que ces mécréants seraient un jour ou l'autre, sans aucun doute, châtiés de leur forfait, encore qu'ils échappassent pour le moment; que si j'avais été l'instrument temporel de cette punition, j'aurais eu à souffrir beaucoup plus d'ennuis et de confusion que je m'imaginais; quant à la chose elle-même, le mieux était de n'en rien dire. Mais au risque d'être suspecte de partialité, attendu que cette cause était celle de tout le sexe féminin, auquel la pratique en question tendait à enlever plus que le pain de la bouche, elle protestait néanmoins contre la colère dont je faisais montre et voici la déclaration que lui inspirait la simple vérité: «Quelque effet qu'eût pu avoir cette infâme passion en d'autres âges et dans d'autres contrées, c'était, ce semblait-il, une bénédiction particulière pour notre atmosphère et notre climat, qu'il y avait une tache, une flétrissure imprimée sur tous ceux qui en étaient affectés, dans notre nation tout au moins. En effet, sur un grand nombre de gens de cette espèce, ou du moins universellement soupçonnés de ce vice, qu'elle avait connus, à peine en pouvait-elle nommer un seul dont le caractère ne fût, sous tous les rapports, absolument vil et méprisable; privés de toutes les vertus de leur sexe, ils avaient tous les vices et toutes les folies du nôtre; enfin, ils étaient aussi exécrables que ridicules dans leur monstrueuse inconscience, eux qui haïssaient et méprisaient les femmes, et qui, en même temps, singeaient toutes leurs manières, leurs airs, leurs afféteries, choses qui tout au moins siéent mieux aux femmes qu'à ces demoiselles mâles ou plutôt sans sexe.»

Mais ici je m'en lave les mains et je reprends le cours de mon récit, où je puis, non sans à-propos, introduire une terrible équipée de Louisa, car j'y eus moi-même quelque part et je me suis engagée d'ailleurs à la relater comme pendant à celle de la pauvre Emily. Ce sera une preuve de plus, ajoutée à mille autres, de la vérité de cette maxime: que lorsqu'une femme s'émancipe, il n'y a point de degrés dans la licence qu'elle ne soit capable de franchir.

Un matin que Mme Cole et Emily étaient sorties, Louisa et moi nous fîmes entrer dans la boutique un gueux qui vendait des bouquets. Le pauvre garçon était insensé et si bègue qu'à peine pouvait-on l'entendre. On l'appelait dans le quartier «Dick le Bon», parce qu'il n'avait pas l'esprit d'être méchant et que les voisins, abusant de sa simplicité, en faisaient ce qu'ils voulaient. Au reste, il était bien fait de sa personne, jeune, fort comme un cheval et d'une figure assez avenante pour tenter quiconque n'aurait point eu de dégoût pour la malpropreté et les guenilles.

Nous lui avions souvent acheté des fleurs par pure compassion; mais Louisa, qu'un autre motif excitait alors, ayant pris deux de ses bouquets, lui présenta malicieusement une demi-couronne à changer. Dick, qui n'avait pas le premier sou, se grattait l'oreille et donnait à entendre, par son embarras, qu'il ne pouvait fournir la monnaie d'une si grosse pièce. «Eh bien! mon enfant, lui dit Louisa, monte avec moi, je te paierai.» En même temps elle me fit signe de la suivre et m'avoua, chemin faisant, qu'elle se sentait une étrange curiosité de savoir si la nature ne l'avait pas dédommagé, par quelque don particulier du corps, de la privation de la parole et des facultés intellectuelles. La scrupuleuse modestie n'ayant jamais été mon vice, loin de m'opposer à une pareille lubie, je trouvai cette idée si plaisante que je ne fus pas moins empressée qu'elle à m'éclaircir sur ce point. J'eus même la vanité de vouloir être la première à faire la vérification des pièces. Suivant cet accord, dès que nous eûmes fermé la porte, je commençai l'attaque en lui faisant des petites niches et employant les moyens les plus capables de l'émouvoir. Il parut d'abord, à sa mine honteuse et interdite, à ses regards sauvages et effarés, que le badinage ne lui plaisait pas; mais je fis tant par mes caresses que je l'apprivoisai et le mis insensiblement en humeur. Un rire innocent et niais annonçait le plaisir que la nouveauté de cette scène lui faisait. Le ravissement stupide où il était, l'avait rendu si docile et si traitable qu'il me laissa faire tout ce que je voulus. J'avais déjà senti la douceur de sa peau à travers maintes déchirures de sa culotte et m'étais, par gradation, saisie du véritable et glorieux étendard en si bel état, que je vis le moment où tout allait se rompre sous ses efforts. Je détortillai une espèce de ceinture déchiquetée de vieillesse, et rangeant une loque de chemise qui le cachait en partie je le découvris dans toute son étendue et toute sa pompe. J'avoue qu'il n'était guère possible de rien voir de plus superbe. Le pauvre garçon possédait manifestement à un très haut degré la prérogative royale, qui distingue cette condition d'ailleurs malheureuse de l'idiot et qui a donné lieu au dicton populaire: «Marotte de fou, amusement de femme.» Aussi ma lascive compagne, ravie en admiration et domptée par le démon de la concupiscence, me l'ôta brusquement; puis tirant, comme on fait à un âne par le licou, Dick vers le lit, elle s'y laissa tomber à la renverse, et sans lâcher prise le guida où elle voulait. L'innocent y fut à peine introduit que l'instinct lui apprit le reste. L'homme-machine enfonça, déchira, pourfendit la pauvre Louisa, mais elle eut beau crier, il était trop tard. Le fier agent, animé par le puissant aiguillon du plaisir, devint si furieux qu'il me fit trembler pour la patiente. Son visage était tout en feu, ses yeux étincelaient, il grinçait des dents; tout son corps, agité par une impétueuse rage, faisait voir avec quel excès de force la nature opérait en lui. Tel on voit un jeune taureau sauvage que l'on a poussé à bout renverser, fouler aux pieds, frapper des cornes tout ce qu'il rencontre, tel le forcené Dick brise, rompt tout ce qui s'oppose à son passage. Louisa se débat, m'appelle à son secours et fait mille efforts pour se dérober de dessous ce cruel meurtrier, mais inutilement; son haleine aurait aussitôt calmé un ouragan, qu'elle aurait pu l'arrêter dans sa course. Au contraire, plus elle s'agite et se démène, plus elle accélère et précipite sa défaite. Dick, machinalement gouverné par la partie animale, la pince, la mord et la secoue avec une ardeur moitié féroce et moitié tendre. Cependant Louisa à la fin supporta plus patiemment le choc, et bientôt gorgée du plus précieux morceau qu'il y ait sur terre[19], le sentiment de la douleur faisant place à celui du plaisir, elle entra dans les transports les plus vifs de la passion et seconda de tout son pouvoir la brusque activité de son chevaucheur. Tout tremblait sous la violence de leurs mouvements mutuels. Agités l'un et l'autre d'une fureur égale, ils semblaient possédés du démon de la luxure. Sans doute ils auraient succombé à tant d'efforts si la crise délicieuse de la suprême joie ne les eût arrêtés subitement et n'eût arrêté le combat.

[19] Gorg'd with the dearest morsel of the earth (Shakespeare).

C'était une chose pitoyable et burlesque ou plutôt tragi-comique à la fois de voir la contenance du pauvre insensé après cet exploit. Il paraissait plus imbécile et plus hébété de moitié qu'auparavant. Tantôt, d'un air stupéfait, il laissait tomber un regard morne et languissant sur sa flasque virilité; tantôt il fixait d'un œil triste et hagard Louisa et semblait lui demander l'explication d'un pareil phénomène. Enfin, l'idiot ayant petit à petit repris ses sens, son premier soin fut de courir à son panier et de compter ses bouquets. Nous les lui prîmes tous et les lui payâmes le prix ordinaire, n'osant pas le récompenser de sa peine, de peur qu'on ne vînt à découvrir les motifs de notre générosité.

Louisa s'esquiva quelques jours après de chez Mme Cole avec un jeune homme qu'elle aimait beaucoup, et depuis ce temps je n'ai plus reçu de ses nouvelles.

Peu après qu'elle nous eut quittées, deux jeunes seigneurs de la connaissance de Mme Cole et qui avaient autrefois fréquenté son académie obtinrent la permission de faire, avec Emily et moi, une partie de plaisir dans une maison de campagne située au bord de la Tamise, dans le comté de Surrey[20] et qui leur appartenait.

[20] Banlieue sud-ouest de Londres, rive droite de la Tamise.