Nous prîmes donc un banc, pendant qu'Emily et son ami buvaient à notre bon voyage, car, comme ils l'observaient, nous étions favorisés d'un vent admirable. A la vérité, nous eûmes bientôt atteint le port de Cythère. Mais comme l'opération ne comporte pas beaucoup de variétés, je vous en épargnerai la description.

Je vous prie aussi de vouloir excuser le style figuré dont je me suis servie, quoiqu'il ne puisse être mieux employé que pour un sujet qui est si propre à la poésie qu'il semble être la poésie même, tant par les imaginations pittoresques qu'il enfante que par les plaisirs divins qu'il procure.

Nous passâmes le reste de la journée et une partie de la nuit dans mille plaisirs variés et nous fûmes reconduites en bonne santé chez Mme Cole par nos deux cavaliers, qui ne cessèrent de nous remercier de l'agréable compagnie que nous leur avions faite.

Ce fut ici la dernière aventure que j'eus avec Emily, qui, huit jours après, fut découverte par ses parents, lesquels, ayant perdu leur fils unique, furent si heureux de retrouver une fille qui leur restait qu'ils n'examinèrent seulement pas la conduite qu'elle avait tenue pendant une si longue absence.

Il ne fut pas aisé de remplacer cette perte, car, pour ne rien dire de sa beauté, elle était d'un caractère si liant et si aimable que si on ne l'estimait pas on ne pouvait se passer de l'aimer. Elle ne devait sa faiblesse qu'à une bonté trop grande et à une indolente facilité, qui la rendait l'esclave des premières impressions. Enfin elle avait assez de bon sens pour déférer à de sages conseils lorsqu'elle avait le bonheur d'en recevoir, comme elle le montra dans l'état de mariage qu'elle contracta peu de temps après avec un jeune homme de sa qualité, vivant avec lui aussi sagement et en si bonne intelligence que si elle n'eût jamais mené une vie si contraire à cet état uniforme.

Cette désertion avait néanmoins tellement diminué la société de Mme Cole qu'elle se trouvait seule avec moi, telle qu'une poule à qui il ne reste plus qu'une poulette; mais quoiqu'on la priât sérieusement de recruter son corps, ses infirmités et son âge l'engagèrent à se retirer à temps à la campagne pour y vivre du bien qu'elle avait amassé; résolue de mon côté d'aller la joindre dès que j'aurais goûté un peu plus du monde et de la chair et que je me serais acquis une fortune plus honnête.

Je perdis donc ma douce préceptrice avec un regret infini; car, outre qu'elle ne rançonnait jamais ses chalands, elle ne pillait non plus en aucune façon ses écolières et ne débauchait jamais de jeunes personnes, se contentant de prendre celles que le sort avait réduites au métier, dont, à la vérité, elle ne choisissait que celles qui pouvaient lui convenir et qu'elle préservait soigneusement de la misère et des maladies où la vie publique mène pour l'ordinaire.

A la séparation de Mme Cole, je louai une petite maison à Marylebone[21], que je meublai modestement, mais avec propreté, où je vivotais à mon aise des huit cents livres que j'avais épargnées.

[21] Banlieue ouest de Londres.

Là, je vécus sous le nom d'une jeune femme dont le mari était en mer. Je m'étais d'ailleurs mise sur un ton de décence et de discrétion qui me permettait de jouir ou d'épargner selon que mes idées en disposeraient, manière de vivre à laquelle vous reconnaîtrez aisément la pupille de Mme Cole.