A peine fus-je cependant établie dans ma nouvelle demeure que, me promenant un matin à la campagne, accompagnée de ma servante, et me divertissant sous les arbres, je fus alarmée par le bruit d'une toux violente. Tournant la tête, je vis un gentleman d'un certain âge, très bien mis, qui semblait suffoquer par une oppression de poitrine, ayant le visage aussi noir qu'un nègre. Suivant les observations que j'avais faites sur cette maladie, je défis sa cravate et le frappai dans le dos, ce qui le rendit à lui-même. Il me remercia avec emphase du service que je venais de lui rendre, disant que je lui avais sauvé la vie. Ceci fit naturellement naître une conversation, dans laquelle il m'apprit sa demeure, qui se trouvait fort éloignée de la mienne.
Quoiqu'il semblait n'avoir que quarante-cinq ans, il en avait néanmoins plus de soixante, ce qui venait d'une couleur fraîche et d'une excellente complexion. Quant à sa naissance et à sa condition, son père, qui était mécanicien, mourut fort pauvre et le laissa aux soins de la paroisse, d'où il s'était mis dans un comptoir à Cadix, où, par son active intelligence, il avait non seulement fait sa fortune, mais acquis des biens immenses, avec lesquels il retourna dans sa patrie, où il ne put jamais découvrir aucun de ses parents, tant son extraction avait été obscure. Il prit donc le parti de la retraite et vivait dans une opulence honnête et sans faste, regardant avec dédain un monde dont il connaissait parfaitement les détours.
Comme je veux vous écrire une lettre particulière touchant la connaissance que je fis avec cet ami estimable, je ne vous en dirai ici qu'autant qu'il en faut pour servir de connexion à mon histoire et pour obvier à la surprise que cette aventure vous causera.
Notre commerce fut fort innocent au commencement, mais il se familiarisa peu à peu et changea enfin de nature. Mon ami possédait non seulement un air de fraîcheur, mais il avait aussi tout l'enjouement et toute la complaisance de la jeunesse. Il était outre cela excellent connaisseur du vrai plaisir et m'aimait avec dignité; ce qui faisait oublier toutes ces idées dégoûtantes que la vue d'un vieux galant fait naître ordinairement.
Pour couper court, ce gentleman me prit chez lui, et je vécus pendant huit mois fort contente, lui donnant de mon côté toutes les marques d'amour et de respect qu'il pouvait prétendre; ce qui me l'attacha de telle sorte que, mourant peu de temps après d'un froid qu'il gagna en courant de nuit à un incendie du voisinage, il me nomma son héritière et exécutrice de ses dernières volontés.
Après lui avoir rendu les derniers devoirs de la sépulture, je regrettai sincèrement mon bienfaiteur, dont le tendre souvenir ne sortira jamais de ma mémoire et dont je louerai toujours le bon cœur.
Je n'avais pas encore dix-neuf ans, j'étais belle, j'étais riche. De tels avantages devraient être plus que suffisants pour satisfaire quiconque les possède; néanmoins, semblable au malheureux Tantale, je voyais mon bonheur sans pouvoir y goûter. Tandis que je vivais chez Mme Cole, le délire de la débauche avait en quelque sorte suspendu mes regrets et banni de mon cœur le souvenir de ma première passion. Mais dès que je me vis rendue à moi-même, affranchie de la nécessité de me prostituer pour vivre, Charles reprit son empire sur mon âme; son image adorable me suivit partout, et je sentis que s'il n'était témoin de ma félicité, s'il ne la partageait pas, je ne pourrais jamais être heureuse. J'avais appris, pendant mon séjour, à Marylebone, que son père était mort et que ce précieux objet de ma tendre affection devait revenir incessamment en Angleterre. Je vous laisse à penser, ma chère amie, vous qui connaissez ce que c'est que le véritable amour, avec quel excès de joie je reçus cette nouvelle, et avec quelle impatience j'attendis le fortuné moment où nous devions nous revoir. Agitée comme je l'étais, il n'était pas possible que je demeurasse tranquille; aussi, pour me distraire et charmer mes inquiétudes, je résolus de faire un voyage dans mon pays natal, où je me proposais de démentir Esther Davis, qui avait fait courir le bruit qu'on m'avait envoyée aux colonies. Je partis, accompagnée d'une femme convenable et discrète, avec tout l'attirail d'une dame de distinction. Un orage affreux m'ayant surprise à douze milles de Londres, je jugeai à propos de m'arrêter dans l'hôtellerie la plus voisine que je trouvai sur ma route. J'étais à peine descendue de carrosse qu'un cavalier, contraint comme moi de chercher un abri, arriva au galop. Il était mouillé jusqu'à la peau. En mettant pied à terre, il pria le maître de la maison de lui prêter de quoi changer, pendant qu'on ferait sécher ses habits. Mais, ô! destin trop heureux, quel son enchanteur frappa tout à coup mon oreille, et de quel ravissement ne fus-je point saisie lorsque je l'envisageai! Une large redingote dont le capuchon lui enveloppait la tête, un grand chapeau par-dessus, dont les bords étaient baissés, en un mot, plusieurs années d'absence ne m'empêchèrent pas de le reconnaître. Eh! comment aurais-je pu m'y méprendre? Est-il rien qui puisse échapper aux regards pénétrants de l'amour? L'émotion où j'étais me faisant oublier toute retenue, je m'élançai comme un trait entre ses bras, lui passant les miens au cou, et l'excès de la joie m'ôtant la liberté de la parole, je m'évanouis en prononçant confusément deux ou trois mots, tels que: «Mon âme... ma vie... mon Charles...» Quand je fus revenue à moi-même, je me trouvai dans une chambre, entourée de tout le monde du logis, que cet événement avait rassemblé, et mon adorable à mes pieds, qui, me tenant les mains serrées dans les siennes, me regardait avec des yeux où régnaient à la fois la surprise, la tendresse et la crainte. Il resta quelques moments sans pouvoir proférer une syllabe. Enfin, ces douces expressions sortirent de sa divine bouche: «Est-ce bien vous, mon aimable, ma chère Fanny? après un si long espace de temps!... après une si longue absence! M'est-il permis de vous revoir encore?... N'est-ce point une illusion?...» Et dans la vivacité de ses transports, il me dévorait de caresses et m'empêchait de lui répondre par les baisers qu'il imprimait sur mes lèvres. Je me trouvais de mon côté dans un état si ravissant, que j'étais effrayée de mon bonheur, et je tremblais que ce ne fût un songe. Cependant, je l'embrassais avec une fureur extrême, je le serrais de toutes mes forces, comme pour l'empêcher de m'échapper de nouveau. «Où avez-vous été? m'écriai-je... Comment... comment pûtes-vous m'abandonner? Êtes-vous toujours mon amant?... M'aimez-vous toujours?... Oui, cruel, je vous pardonne toutes les peines que j'ai souffertes en faveur de votre retour.» Le désordre de nos questions et de nos réponses, le trouble, la confusion de nos discours étaient d'autant plus éloquents qu'ils parlaient du cœur et que le seul sentiment nous les dictait.
Tandis que nous étions plongés dans cette délicieuse ivresse, que nos âmes étaient absorbées dans la joie, l'hôtesse apporta des hardes à Charles; je voulus avoir la satisfaction de le servir et de l'aider de mes mains, et je pus observer la vigueur et la complexion toujours vivace de son corps.
Après avoir calmé nos transports, mon amant m'apprit qu'il avait fait naufrage sur les côtes d'Irlande et que ce qui causait son désespoir c'était l'impossibilité où ce désastre le mettait de pouvoir désormais me faire aucun bien. L'aveu naïf de son infortune m'attendrit et m'arracha des larmes. Néanmoins je ne pus m'empêcher de m'applaudir secrètement de me trouver dans la situation de réparer ses malheurs.
Il serait inutile de vous retracer ce qui se passa entre nous cette nuit-là, vous le devinez aisément. Le voyage que j'avais projeté dans la province était désormais hors de question. Le lendemain nous revînmes à Londres.