ODE
Bardes de Passion et de Joie,
Vous avez laissé vos âmes sur cette terre?
Avez-vous aussi des âmes au ciel,
Menant une double vie en des régions nouvelles?
Oui, et celles du ciel communes
Avec les sphères du soleil et de la lune;
Avec le bruit de fontaines merveilleuses,
Et le son d'éclats de tonnerre;
Avec le chuchotement d'arbres célestes
Et une autre, en paisible liberté
Assise sur les pelouses Elyséennes
Broutées seulement par les faons de Diane;
Au-dessous de larges clochettes bleues, habitant
Là où les marguerites ont la senteur des roses;
Où la rose elle-même possède
Un parfum qui n'existe pas sur terre,
Où le rossignol lance, non
Des vocalises sans suite, dans le délire,
Mais la divine vérité mélodieuse;
Des vers philosophiques harmonieux,
Des contes et des récits dorés
Sur le ciel et ses mystères.
—Ainsi vous vivez au ciel, et cependant
Sur terre vous vivez aussi.
Et les âmes que vous laissez derrière vous
Nous enseignent ici-bas le chemin qui conduit près de vous,
Là où vos autres âmes sont dans l'allégresse,
Jamais engourdies, jamais rassasiées.
Ici votre âme terrestre parle encore
Aux mortels, des menus faits de la semaine:
De leurs chagrins et de leurs joies,
De leurs passions et de leurs haines,
De leur gloire et de leur honte,
De ce qui fortifie et de ce qui guérit.
Ainsi vous nous enseignez chaque jour
La sagesse, bien que vous planiez au loin.
—Bardes de Passion et de Joie
Vous avez laissé vos âmes sur terre!
Avez-vous aussi des âmes au ciel
Menant une double vie en des régions nouvelles?
Mars 1819.
SONNET
Pourquoi ai-je ri cette nuit! Aucune voix ne le dira:
Ni Dieu, ni le Démon de sévère réplique,
Ne daigne répondre du Ciel ou de l'Enfer.
Alors vers mon cœur d'homme je me tourne aussitôt.
Cœur! Toi et Moi sommes ici, tristes et solitaires;
Je demande, pourquoi ai-je ri? O mortel souci!
O Ténèbres! Ténèbres! dois-je me lamenter sans fin,
Pour interroger en vain Enfer, et Ciel, et Cœur[1].
Pourquoi ai-je ri? Je connais la durée de l'Etre;
Ma fantaisie lui prodigue ses extrêmes remerciements.
Encore voudrais-je à cette heure même de minuit cesser d'être,
Et voir ces fastueuses insignes du monde réduites en lambeaux;
Poésie, Gloire et Beauté sont éclatantes, c'est vrai,
Mais la mort est plus éclatante encore—la mort est la haute récompense de la Vie.
19 mars 1819.
[1] Dans l'original les trois mots anglais commencent par un H. Nous avons essayé de rendre, faiblement hélas! cet effet avec les trois E répétés. Mais il manque encore l'aspiration.