«N'essayons donc pas de ravir de force ce qui obtenu par le consentement serait encore inacceptable, même dans le ciel, l'honneur d'un splendide vasselage! Mais cherchons plutôt notre bien en nous; et vivons de notre fond pour nous-mêmes, libres quoique dans ce vaste souterrain, ne devant compte à personne, préférant une dure liberté au joug léger d'une pompe servile. Notre grandeur alors sera beaucoup plus frappante, lorsque nous créerons de grandes choses avec de petites, lorsque nous ferons sortir l'utile du nuisible, un état prospère d'une fortune adverse; lorsque dans quelque lieu que ce soit, nous lutterons contre le mal, et tirerons l'aise de la peine, par le travail et la patience.
«Craignons-nous ce monde profond d'obscurité? Combien de fois parmi les nuages noirs et épais le souverain Seigneur du ciel s'est-il plu à résider, sans obscurcir sa gloire, à couvrir son trône de la majesté des ténèbres d'où rugissent les profonds tonnerres en réunissant leur rage: le ciel alors ressemble à l'enfer! De même qu'il imite notre nuit, ne pouvons-nous, quand il nous plaira, imiter sa lumière? Ce sol désert ne manque point de trésor caché, diamants et or; nous ne manquons point non plus d'habileté ou d'art pour en étaler la magnificence: et qu'est-ce que le ciel peut montrer de plus? Nos supplices aussi par longueur de temps peuvent devenir notre élément, ces flammes cuisantes devenir aussi bénignes qu'elles sont aujourd'hui cruelles; notre nature se peut changer dans la lueur, ce qui doit éloigner de nous nécessairement le sentiment de la souffrance. Tout nous invite donc aux conseils pacifiques et à l'établissement d'un ordre stable: nous examinerons comment en sûreté nous pouvons le mieux adoucir nos maux présents, eu égard à ce que nous sommes et au lieu où nous sommes, renonçant entièrement à toute idée de guerre. Vous avez mon avis.»
À peine a-t-il cessé de parler qu'un murmure s'élève dans l'assemblée: ainsi lorsque les rochers creux retiennent le son des vents tumultueux qui toute la nuit, ont soulevé la mer, alors leur cadence rauque berce les matelots excédés des veilles, et dont la barque, ou la pinasse, par fortune, a jeté l'ancre dans une baie rocailleuse, après la tempête: de tels applaudissements furent ouïs quand Mammon finit, et son discours plaisait, conseillant la paix; car un autre champ de bataille était plus craint des esprits rebelles que l'enfer, tant la frayeur du tonnerre et de l'épée de Michel agissait encore sur eux! Et ils ne désiraient pas moins de fonder cet empire inférieur qui pourrait s'élever par la politique et le long progrès du temps rival de l'empire opposé du ciel.
Quand Belzébuth s'en aperçut (nul, Satan excepté, n'occupe un plus haut rang), il se leva avec une contenance sérieuse, et, en se levant il sembla une colonne d'État. Profondément sur son front sont gravés les soins publics et la réflexion; le conseil d'un prince brillait encore sur son visage majestueux, bien qu'il ne soit plus qu'une ruine. Sévère, il se tient debout, montrant ses épaules d'Atlas, capables de porter le poids des plus puissantes monarchies. Son regard commande à l'auditoire, et tandis qu'il parle, il attire l'attention, calme comme la nuit ou comme le midi d'un jour d'été.
«Trônes et puissances impériales, enfants du ciel, vertus éthérées, devons-nous maintenant renoncer à ces titres, et, changeant de style, nous appeler princes de l'enfer? Car le vote populaire incline à demeurer ici et à fonder ici un croissant empire: sans doute, tandis que nous rêvons! nous ne savons donc pas que le Roi du ciel nous a assigné ce lieu, notre donjon, non comme une retraite sûre (hors de l'atteinte de son bras puissant, pour y vivre affranchis de toute juridiction du ciel dans une nouvelle ligue formée contre son trône), mais pour y demeurer dans le plus étroit esclavage, quoique si loin de lui, sous le joug inévitable réservé à sa multitude captive? Quant à lui, soyez-en certains, dans la hauteur des cieux ou dans la profondeur de l'abîme, il régnera le premier et le dernier, seul roi, n'ayant perdu par notre révolte aucune partie de son royaume. Mais sur l'enfer il étendra son empire, et il nous gouvernera ici avec un sceptre de fer, comme il gouverne avec un sceptre d'or les habitants du ciel.
«Que signifie donc de siéger ainsi, délibérant de paix ou de guerre? Nous nous étions déterminés à la guerre, et nous avons été défaits avec une perte irréparable. Personne n'a encore demandé ou imploré des conditions de paix. Car quelle paix nous serait accordée, à nous esclaves, sinon durs cachots, et coups, et châtiments arbitrairement infligés? Et quelle paix pouvons-nous donner en retour, sinon celle qui est en notre pouvoir, hostilités et haine, répugnance invincible, et vengeance, quoique tardive; néanmoins complotant toujours chercher comment le conquérant peut moins moissonner sa conquête, et peut moins se réjouir en faisant ce qu'en souffrant nous sentons le plus, nos tourments? L'occasion ne nous manquera pas; nous n'aurons pas besoin, par une expédition périlleuse, d'envahir le ciel, dont les hautes murailles ne redoutent ni siège ni assaut, ni les embûches de l'abîme.
«Ne pourrions-nous trouver quelque entreprise plus aisée? Si l'ancienne et prophétique tradition du ciel n'est pas mensongère, il est un lieu, un autre monde, heureux séjour d'une nouvelle créature appelée l'Homme. À peu près dans ce temps, elle a dû être créée semblable à nous, bien que moindre en pouvoir et en excellence; mais elle est plus favorisée de celui qui règle tout là-haut. Telle a été la volonté du Tout-Puissant prononcée parmi les dieux, et qu'un serment, dont fut ébranlée toute la circonférence du ciel, confirma. Là doivent tendre toutes nos pensées, afin d'apprendre quelles créatures habitent ce monde, quelle est leur forme et leur substance; comment douées; quelle est leur force et où est leur faiblesse; si elles peuvent le mieux être attaquées par la force ou par la ruse. Quoique le ciel soit fermé et que souverain arbitre siège en sûreté dans sa propre force, le nouveau séjour peut demeurer exposé aux confins les plus reculés du royaume de ce Monarque, et abandonné à la défense de ceux qui l'habitent: là peut-être pourrons-nous achever quelque aventure profitable, par une attaque soudaine; soit qu'avec le feu de l'enfer nous dévastions toute sa création entière, soit que nous nous en emparions comme de notre propre bien, et que nous en chassions (ainsi que nous avons été chassés) les faibles possesseurs. Ou si nous ne les chassons pas, nous pourrons les attirer à notre parti, de manière que leur Dieu deviendra leur ennemi, et d'une main repentante détruira son propre ouvrage. Ceci surpasserait une vengeance ordinaire et interromprait la joie que le vainqueur éprouve de notre confusion: notre joie naîtrait de son trouble, alors que ses enfants chéris, précipités pour souffrir avec nous, maudiraient leur frêle naissance, leur bonheur flétri, flétri si tôt. Avisez si cela vaut la peine d'être tenté, ou si nous devons, accroupis ici dans les ténèbres, couver de chimériques empires.»
Ainsi Belzébuth donna son conseil diabolique, d'abord imaginé et en partie proposé par Satan. Car de qui, si ce n'est de l'auteur de tout mal, pouvait sortir cet avis d'une profonde malice, de frapper la race humaine dans sa racine, de mêler et d'envelopper la terre avec l'enfer, tout cela en dédain du grand Créateur?
Mais ces mépris des démons ne serviront qu'à augmenter sa gloire.
Le dessein hardi plut hautement à ces états infernaux, et la joie brilla dans tous les yeux; on vote d'un consentement unanime. Belzébuth reprend la parole: