Ici le mot répété many est traduit par notre vieux mot maintes, qui donne à la fois la traduction littérale et presque la même consonance. Le fameux vers monosyllabique si admiré des Anglais:
Rocks, caves, lakes, feus, bogs, dens, and shades of death,
J'ai essayé de le rendre par les monosyllabes rocs, lacs, mares, gouffres, antres et ombres de mort, en retranchant les articles. Le passage rendu de cette manière produit des effets d'harmonie semblables; mais, j'en conviens, c'est un peu aux dépens de la syntaxe. Voici le même passage, traduit dans toutes les règles de la grammaire par Dupré de Saint-Maur:
«En vain traversaient-elles des vallées sombres et hideuses, des régions de douleur, des montagnes de glace et de feu; en vain franchissaient-elles des rochers, des fondrières, des lacs, des précipices et des marais empestés; elles retrouvaient toujours d'épouvantables ténèbres, les ombres de la mort, que Dieu forma dans sa colère, au jour qu'il créa les maux inséparables du crime. Elles ne voyaient que des lieux où la vie expire, et où la mort seule est vivante: la nature perverse n'y produit rien que d'énorme et de monstrueux; tout en est horrible, inexprimable, et pire encore que tout ce que les fables ont feint, ou que la crainte s'est jamais figuré de Gorgones, d'Hydres et de Chimères dévorantes.»
Je ne parle point de ce que le traducteur prête ici au texte; c'est au lecteur à voir ce qu'il gagne ou perd par cette paraphrase ou par mon mot à mot. On peut consulter les autres traductions, examiner ce que mes prédécesseurs ont ajouté ou omis (car ils passent en général les endroits difficiles), peut-être en résultera-t-il cette conviction que la version littérale est ce qu'il y a de mieux pour faire connaître un auteur tel que Milton.
J'en suis tellement convaincu que dans l'Essai sur la Littérature anglaise, en citant quelques passages du Paradis perdu, je me suis légèrement éloigné du texte: eh bien! qu'on lise les mêmes passages dans la traduction littérale du poëme, et l'on verra, ce me semble, qu'ils sont beaucoup mieux rendus, même pour l'harmonie.
Tout le monde, je le sais, a la prétention d'exactitude: je ressemble peut-être à ce bon abbé Leroy, curé de Saint-Herbland de Rouen et prédicateur du roi: lui aussi a traduit Milton, et en vers! Il dit: «Pour ce qui est de notre traduction, son principal mérite, comme nous l'avons dit, c'est d'être fidèle.»
Or, voici comme il est fidèle, de son propre aveu. Dans les notes du VIIe chant, on lit: «J'ai substitué ceci à la fable de Bellérophon, m'étant proposé d'en purger cet ouvrage............ J'ai adapté, au reste, les plaintes de Milton de façon qu'elles puissent convenir encore plus à un homme de mérite............ Ici j'ai changé ou retranché un long récit de l'aventure d'Orphée, mis à mort par les Bacchantes sur le mont Rhodope.»
Changer ou retrancher l'admirable passage où Milton se compare à Orphée déchiré par ses ennemis!
«La Muse ne put défendre son fils!»