«Qu'est-ce que ceci? le langage de l'homme prononcé, la pensée humaine exprimée par la langue d'une brute? je croyais du moins que la parole avait été refusée aux animaux, que Dieu au jour de leur création les avait faits muets pour tout son articulé. Quant à la pensée, je doutais; car dans les regards et dans les actions des bêtes, souvent paraît beaucoup de raison. Toi, serpent, je te connaissais bien pour le plus subtil des animaux des champs, mais j'ignorais que tu fusses doué de la voix humaine. Redouble donc ce miracle, et dis comment tu es devenu parlant de muet que tu étais, et comment tu es devenu plus mon ami que le reste de l'espèce brute qui est journellement sous mes yeux. Dis, car une telle merveille réclame l'attention qui lui est due.»
L'astucieux tentateur répliqua de la sorte:
«Impératrice de ce monde beau, Ève resplendissante, il m'est aisé de te dire tout ce que tu ordonnes; il est juste que tu sois obéie.
«J'étais d'abord comme sont les autres bêtes qui paissent l'herbe foulée aux pieds; mes pensées étaient abjectes et basses comme l'était ma nourriture; je ne pouvais discerner que l'aliment ou le sexe, et ne comprenais rien d'élevé: jusqu'à ce qu'un jour, roulant dans la campagne, je découvris au loin, par hasard, un bel arbre chargé de fruits des plus belles couleurs mêlées, pourpre et or. Je m'en approchais pour le contempler, quand des rameaux s'exhala un parfum savoureux, agréable à l'appétit; il charma mes sens plus que l'odeur du doux fenouil, plus que la mamelle de la brebis, ou de la chèvre, qui laisse échapper le soir le lait non sucé de l'agneau ou du chevreau occupés de leurs jeux.
«Pour satisfaire le vif désir que je ressentais de goûter à ces belles pommes, je résolus de ne pas différer: la faim et la soif, conseillères persuasives, aiguisées par l'odeur de ce fruit séducteur, me pressaient vivement. Soudain je m'entortille au tronc moussu, car pour atteindre aux branches élevées au-dessus de la terre, cela demanderait ta haute taille ou celle d'Adam. Autour de l'arbre se montraient toutes les autres bêtes qui me voyaient; languissant d'un pareil désir elles me portaient envie, mais ne pouvaient arriver au fruit. Déjà parvenu au milieu de l'arbre où pendait l'abondance si tentante et si près, je ne me fis faute de cueillir et de manger à satiété, car jusqu'à cette heure je n'avais jamais trouvé un pareil plaisir aux aliments ou à la fontaine.
«Rassasié enfin, je ne tardai pas d'apercevoir en moi un changement étrange au degré de raison de mes facultés intérieures; la parole ne me manqua pas longtemps, quoique je conservasse ma forme. Dès ce moment je tournai mes pensées vers des méditations élevées ou profondes, et je considérai d'un esprit étendu toutes les choses visibles dans le ciel, sur la terre ou dans l'air, toutes les choses bonnes et belles. Mais tout ce qui est beau et bon, dans ta divine image et dans le rayon céleste de ta beauté je le trouve réuni. Il n'est point de beauté à la tienne pareille ou seconde! elle m'a contraint, quoique importun peut-être, à venir, te contempler, à t'adorer, toi qui de droit es déclarée souveraine des créatures, dame universelle!»
Ainsi parle l'animé et rusé serpent; et Ève, encore plus surprise, lui répliqua imprudente:
«Serpent, tes louanges excessives me laissent en doute de la vertu de ce fruit sur toi le premier éprouvée. Mais, dis-moi, où croît l'arbre? est-il loin d'ici? Car nombreux sont les arbres de Dieu qui croissent dans le Paradis, et plusieurs nous sont encore inconnus: une telle abondance s'offre à notre choix, que nous laissons un grand trésor de fruits sans les toucher; ils restent suspendus incorruptibles jusqu'à ce que les hommes naissent pour les cueillir, et qu'un plus grand nombre de mains nous aident à soulager la nature de son enfantement.»
L'insidieuse couleuvre joyeuse et satisfaite:
«Impératrice, le chemin est facile et n'est pas long; il se trouve au-delà d'une allée de myrtes, sur une pelouse, tout près d'une fontaine, quand on a passé un petit bois exhalant la myrrhe et le baume. Si tu m'acceptes pour conducteur, je t'y aurai bientôt menée.»