«Conduis-moi donc,» dit Ève.

Le serpent, guide, roule rapidement ses anneaux, et les fait paraître droits, quoique entortillés, prompt qu'il est au crime. L'espérance l'élève, et la joie enlumine sa crête: comme un feu follet, formé d'une onctueuse vapeur que la nuit condense et que la frigidité environne, s'allume en une flamme par le mouvement (lequel feu accompagne souvent, dit-on, quelque malin esprit); voltigeant et brillant d'une lumière trompeuse, il égare de sa route le voyageur nocturne étonné; il le conduit dans des marais et des fondrières, à travers des viviers et des étangs où il s'engloutit et se perd loin de tout secours: ainsi reluisait le serpent fatal, et par supercherie menait Ève, notre mère crédule, à l'arbre de prohibition, racine de tout notre malheur. Dès qu'elle le vit, elle dit à son guide:

«Serpent, nous aurions pu éviter notre venir ici, infructueux pour moi, quoique le fruit soit ici en abondance. Le bénéfice de sa vertu sera seul pour toi; vertu merveilleuse en vérité, si elle produit de pareils effets! Mais nous ne pouvons à cet arbre ni toucher ni goûter: ainsi Dieu l'a ordonné, et il nous a laissé cette défense, la seule fille de sa voix: pour le reste, nous vivons loi à nous-mêmes; notre raison est notre loi.»

Le tentateur plein de tromperie répliqua:

«En vérité! Dieu a donc dit que du fruit de tous les arbres de ce jardin vous ne mangerez pas, bien que vous soyez déclarés seigneurs de tout sur la terre et dans l'air?»

Ève, encore sans péché:

«Du fruit de chaque arbre de ce jardin nous pouvons manger, mais du fruit de ce bel arbre dans le jardin Dieu a dit: Vous n'en mangerez point; vous n'y toucherez point, de peur que vous ne mouriez.»

À peine a-t-elle dit brièvement, que le tentateur, maintenant plus hardi (mais avec une apparence de zèle et d'amour pour l'homme, d'indignation pour le tort qu'on lui faisait), joue un rôle nouveau. Comme touché de compassion, il se balance troublé, pourtant avec grâce, et il se lève posé comme prêt à traiter quelque matière importante: au vieux temps, dans Athènes et dans Rome libre, où florissait l'éloquence (muette depuis), un orateur renommé, chargé de quelque grande cause, se tenait debout de lui-même recueilli, tandis que chaque partie de son corps, chacun de ses mouvements, chacun de ses gestes obtenaient audience avant sa parole; quelquefois il débutait avec hauteur, son zèle pour la justice ne lui permettant pas le délai d'un exorde: ainsi s'arrêtant, se remuant, se grandissant de toute sa hauteur, le tentateur, tout passionné, s'écria:

«Ô plante sacrée, sage et donnant la sagesse, mère de la science, à présent je sens au-dedans de moi mon pouvoir qui m'éclaire, non seulement pour discerner les choses dans leurs causes, mais pour découvrir les voies des agents suprêmes, réputés sages cependant. Reine de cet univers, ne crois pas ces rigides menaces de mort: vous ne mourrez point: comment le pourriez-vous? Par le fruit? Il vous donnera la vie de la science. Par l'auteur de la menace? Regardez-moi, moi qui ai touché et goûté; cependant je vis, j'ai même atteint une vie plus parfaite que celle que le sort me destinait, en osant m'élever au-dessus de mon lot. Serait-il fermé à l'homme, ce qui est ouvert à la bête? Ou Dieu allumera-t-il sa colère pour une si légère offense? Ne louera-t-il pas plutôt votre courage indompté qui, sous la menace de la mort dénoncée (quelque chose que soit la mort), ne fut point détourné d'achever ce qui pouvait conduire à une plus heureuse vie, à la connaissance du bien et du mal. Du bien? quoi de plus juste! Du mal? (si ce qui est mal est réel) pourquoi ne pas le connaître, puisqu'il en serait plus facilement évité! Dieu ne peut donc vous frapper et être juste: s'il n'est pas juste, il n'est pas Dieu; il ne faut alors ni le craindre, ni lui obéir. Votre crainte elle-même écarte la crainte de la mort.

«Pourquoi donc fut ceci défendu? Pourquoi, sinon pour vous effrayer? Pourquoi, sinon pour vous tenir bas et ignorants, vous ses adorateurs? Il sait que le jour où vous mangerez du fruit, vos yeux, qui semblent si clairs, et qui cependant sont troubles, seront parfaitement ouverts et éclaircis, et vous serez comme les dieux, connaissant à la fois le bien et le mal, comme ils le connaissent. Que vous soyez comme les dieux, puisque je suis comme un homme, comme un homme intérieurement, ce n'est qu'une juste proportion gardée, moi de brute devenu homme, vous d'hommes devenus dieux.